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20 janvier 2011

Quel avenir pour les bibliothèques de l’Université d’État d’Haïti?

Huit mois après le « Bagay », le terme haïtien pour désigner le tremblement de terre du 12 janvier 20101, la question se pose : quel avenir pour les bibliothèques de l’Université d’État d’Haïti (UÉH)? Que pouvons-nous faire collectivement par nos institutions (EBSI, SIS, CBPQ, ASTED) ou individuellement comme professionnel?

Cet article propose quelques pistes de réflexion sur cette question, à la suite de mes rencontres et de mes observations sur place, au cours de deux séjours en 2009. Le premier au cours duquel j’ai été appelé à poser un diagnostic organisationnel sur la bibliothèque de la Faculté de médecine et de pharmacie2; et un second où j’ai eu la chance de rencontrer les responsables et le personnel de la majorité des bibliothèques de l’UÉH, dans le cadre d’un séminaire de formation. Ma réflexion repose également sur des rencontres et des discussions avec plusieurs bibliothécaires haïtiens, dont Nixon Calixe, responsable des bibliothèques et de la documentation, qui relève du vice-recteur à la recherche de l’UÉH.

D’entrée de jeu, il est important de préciser que les 11 bibliothèques de l’UÉH3 étaient déjà en attente d’un financement adéquat pour assurer leur développement, avant même le tremblement de terre. Lors de mes séjours dans ce pays des Caraïbes en 2009, j’ai eu l’occasion de constater sur place l’intérêt porté par les enseignants, les étudiants et les doyens pour leurs bibliothèques, notamment celle de la Faculté de médecine et de pharmacie et celle des Sciences humaines. Toutefois, si l’on considère les budgets de fonctionnement pour l’acquisition des livres, les ressources en ligne, les abonnements à des périodiques ainsi que l’état des bâtiments, on constate un sous-financement qui ne permet pas au personnel en place de répondre aux besoins et aux exigences de l’enseignement universitaire. Rappelons brièvement que l’Université d’État d’Haïti compte 20 000 étudiants, dont la moitié étudie en province. On compte 70 employés dans le réseau des bibliothèques de la capitale et en province. Les 11 bibliothèques totalisent près de 110 000 volumes, dont seulement 10 % sont encore à jour selon un rapport récent, en plus de 18 abonnements à des périodiques pour l’ensemble du réseau.4

L’intérêt porté par la communauté internationale, notamment les gouvernements du Québec et du Canada mais aussi la Communauté européenne, laisse entrevoir dans les mois à venir un soutien financier majeur, dans le cadre de programmes d’aide à l’enseignement supérieur et aux infrastructures. Dans le cas des bibliothèques de l’UÉH, la définition de certains axes de développement permettrait de mieux circonscrire et de canaliser efficacement cette aide vers l’atteinte d’objectifs quantifiables. Voici cinq axes de développement.

Structure organisationnelle : une Direction des bibliothèques

Les bibliothèques universitaires de l’UÉH relèvent avant tout des facultés pour le financement et l’organisation des services. Récemment, l’intérêt porté par le rectorat, avec la création d’une division Bibliothèque relevant du vice-recteur à la recherche, laissait entrevoir une meilleure coordination des services offerts. Une Direction des bibliothèques pour la normalisation des pratiques et procédures, la mise en commun des expertises, le partage des ressources en ligne et la mise en place d’activités de formation me semble une condition préalable, comme le laissait entendre M. Fritz Deshommes, vice-recteur à la recherche de l’UÉH et responsable du dossier des bibliothèques, lors de la remise des diplômes du séminaire de formation en avril 2009. Toutefois, chaque faculté ou école doit être impliquée dans l’élaboration des plans et devis et dans l’organisation des services.

Formation : essentielle pour prendre le virage technologique

Le séminaire organisé par le vice-rectorat à la recherche a permis de constater l’intérêt et les besoins des bibliothécaires et du personnel pour l’usage des nouvelles technologies et les besoins majeurs en formation. En plus de la poursuite de ces activités de formation sur place, dans le cadre de séminaires ou d’attestations d’études, des programmes de bourses à l’étranger, favorisant la diplomation de deuxième cycle en bibliothéconomie et en sciences de l’information, permettraient de garantir, à moyen et long termes, le développement des bibliothèques selon des normes et des standards de pratique reconnus. Cet axe de développement, la formation, a été priorisé par l’ACURIL, l’Association des bibliothèques universitaires, de recherche et institutionnelles des Caraïbes, à Saint-Domingue, en République dominicaine, le 11 juin 2010.

Système intégré de gestion de bibliothèques (SIGB)

Les bibliothèques de l’UÉH ne peuvent se développer en marge des technologies utilisées quotidiennement dans le monde. Il n’existe pas de catalogue en ligne dans les bibliothèques de l’UÉH. Avant tout, un système intégré de gestion de bibliothèques (catalogue, traitement documentaire, circulation) est essentiel pour la gestion quotidienne des opérations.

Un portail de ressources en ligne

Une première étape a été franchie par les Haïtiens eux-mêmes, avec la mise en place d’une bibliothèque virtuelle du réseau des bibliothèques de l’UÉH : http://www.ueh.edu.ht. La bibliothèque de la Faculté de médecine et de pharmacie avait fait de même quelques mois auparavant avec son propre portail : http://fmp.ueh.edu.ht/biblio/. Dans ce dernier cas, une entente avec l’Organisation mondiale de la santé et le consortium HILARI permet aux étudiants d’accéder gratuitement à près de 2 000 périodiques du domaine de la santé. Il faut donc multiplier ces initiatives avec d’autres produits documentaires, notamment des ressources bien connues comme Érudit, ScienceDirect, CAIRN ou l’Encyclopædia Universalis en ligne.

Une grande bibliothèque universitaire pour la capitale?

Les investissements dans les infrastructures et les bâtiments doivent être répartis sur l’ensemble du territoire, car n’oublions pas que près de la moitié des étudiants proviennent de l’extérieur de la capitale. L’importance des bibliothèques en province et d’y investir dans les infrastructures ne doit toutefois pas remettre en cause la prépondérance de la capitale nationale, Port-au-Prince. La moitié des bibliothèques universitaires se trouvent près du Champs de Mars et du Palais national. Une telle concentration nécessite de se pencher sur la pertinence de la construction d’une institution centrale regroupant plusieurs bibliothèques et assurant un leadership institutionnel dans le domaine des bibliothèques et du savoir.

Les défis posés aux bibliothèques de l’UÉH sont grands. La communauté universitaire haïtienne a déjà démontré qu’elle est prête à remettre sur pied, et selon de nouveaux standards, ses bibliothèques. Une concertation de tous les intervenants québécois, canadiens, américains, caribéens et européens est essentielle afin de canaliser les énergies dans le même sens. La définition d’axes de développement autour d’un plan stratégique permettrait d’enclencher le processus de construction et d’édification du Réseau des bibliothèques de l’Université d’État d’Haïti (RBUEH). En ce qui concerne les autres bibliothèques, notamment celles du domaine municipal ou communal, des organismes comme Blue Shield et Bibliothèques sans frontières sont déjà à l’œuvre sur le terrain. Car n’oublions pas que le Bagay a causé beaucoup de dommages matériels et de souffrance, mais il n’a pas atteint ce qui fait la force de la nation haïtienne : sa culture et sa détermination.

Daniel Marquis est consultant et Coordonnateur Bibliothèques et technologies éducatives au Cégep de Granby Haute-Yamaska.

  1. Le rapport le plus complet sur la situation a été compilé par l’organisme Blue Shield (le Bouclier bleu), qui se veut l’équivalent de la Croix-Rouge dans le domaine de la culture et qui émane d’organismes internationaux comme l’IFLA et l’ICA. Le rapport de juin 2010 est disponible à cette adresse : http://www.blueshield-international.org/images/pressreleases/BouclierBleu_rapport%20mission%20Haiti%202010_fr.pdf. []
  2. Le mandat pour le diagnostic organisationnel a été confié par le PARC, le Projet d’appui au renforcement des capacités en gestion de la santé en Haïti, relevant de l’Unité de santé internationale affiliée à l’Université de Montréal (http://www.usi.umontreal.ca/projets.asp?id=94). []
  3. L’UÉH est composée des facultés et des écoles suivantes : Linguistique appliquée, Sciences, Médecine et Pharmacie, Droit et Sciences économiques, Agronomie et Médecine vétérinaire, Ethnologie, Sciences humaines, Odontologie, Institut national d’administration, de gestion et des Hautes Études internationales, École normale supérieure, Institut d’études et de recherches africaines. []
  4. CALIXTE, Nixon. 2009. Le réseau des bibliothèques de l’Université d’État d’Haïti (RBUEH) : état des lieux. Université d’État d’Haïti. 10 p. []