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1 décembre 2011

L’élargissement de l’espace du livre

La fin de l’ordre des livres, qu’on annonce depuis quelques années [1], pose des questions qui ne concernent pas seulement les acteurs, même nouvellement entrés en lice, de la « chaîne du livre ». Celui-ci, en effet, n’est pas seulement un outil : son rôle outrepasse la seule fonction mnémotechnique et est intimement lié à ce que nous définissons comme la question du sens, la dimension (à la fois intellectuelle et sensible) qui déploie l’espace d’une société comme espace commun. Aussi la question n’est pas, selon nous, celle de sa disparition ou de sa permanence, mais celle de son élargissement. Ce que le livre faisait, il ne le fait plus seul, mais sa forme reste une référence pour accompagner la mise en place de ce qui vient désormais avec et le relaye. Comme l’exprimait l’architecte Pierre Riboulet, « il ne s’agit pas de refuser le monde qui vient en s’agrippant au monde qui part, mais de faire en sorte que les positivités du monde qui part ne soient pas prises dans la tourmente et que l’on sache les garder. » La question est plutôt, selon nous, d’aider le livre à se transfigurer, à s’inscrire d’une autre façon dans le monde. Ce faisant, nous développons dans ce texte l’idée d’un « élargissement » de l’ordre des livres.

L’idée d’une fin de l’ordre des livres et ses limites

Dans la continuité des travaux de Leroi-Gourhan [2], un certain nombre de penseurs contemporains, dont particulièrement Bernard Stiegler [3], comprennent le développement humain comme une extériorisation progressive de la mémoire. Une des fonctions du livre-objet a été de participer à ce processus de « domestication » collective de la mémoire. Le livre-objet servait ainsi de processus de stabilisation et d’extériorisation d’une mémoire fortement dépendante des opérations de la pensée humaine, donc fragile, et exigeant des processus de transmission rigides. Roger Chartier évoque, à ce sujet, un « ordre des livres », amorcé avec la mise en place du codex dans les premiers siècles de notre ère et renforcé par l’invention et la généralisation de l’imprimerie.

Cette extériorisation se poursuit, sous de nouvelles formes, à travers l’avènement du numérique. Pour Patrick Bazin [4], la mémoire à l’ère numérique n’est plus passivement stockée, mais extériorisée avec ses articulations sémantiques, syntaxiques, thématiques, en d’autres mots avec une richesse de contenu qui la rend immédiatement disponible à l’activité cognitive. Dans un tel contexte, explique Bazin, le « dressage cognitif » qu’accomplit le livre n’est plus nécessaire pour préserver l’intégrité de la connaissance en « pérennisant » le domaine de l’objectivité. On peut ainsi, selon lui, parler de la fin de l’ordre des livres, fin qui est autant une perte d’importance et de centralité du livre, dans les processus de construction et de transmission du savoir, qu’une remise en cause des fonctions symboliques d’autorité ou de sens hors-texte qui leur auraient été associées. La dynamique actuelle conduirait à se passer de ce « dehors », de cette profondeur du sens, qui deviendrait même un obstacle à la plasticité et à la mobilité de la pensée. « Le monde ne semble plus pouvoir être appréhendé qu’au travers d’un vaste hypertexte reliant chaque point de l’espace et du temps à tous les autres et chaque lecteur à tous les autres. » L’immersion du livre dans l’hypertexte, pour Bazin, fait passer d’une problématique de la conversation, de l’inscription, à une problématique des possibilités de reconfigurer de la mémoire.

Ne peut-on imaginer que ce qui dans le champ numérique semble le plus contredire les critères habituels de conservation, à savoir une capacité de recréation permanente et une grande sensibilité à l’environnement socio-économique, constitue justement une double chance pour la mémoire culturelle? [5]

Certes, et l’auteur en convient lui-même, ce déplacement n’implique pas pour autant de dissolution. Le passage du texte à l’hypertexte nécessite également qu’on réfléchisse à la traduction, dans le champ numérique, de certaines propriétés du livre-objet. Il faut bien ici distinguer l’information, qui désigne ce qu’on peut extraire d’un contexte, de la connaissance, qui implique la capacité d’en avoir un usage pertinent, c’est-à-dire de la structurer, de la partager ou de la recontextualiser. La forme matérielle de l’objet livre est adaptée à la conversion de l’information en connaissance. Ainsi, le développement de certains gestes et de certaines habiletés cognitives liées au livre, leur inscription dans des pratiques sociales, impose des limites à la transition amorcée. Ainsi, l’analyse des mouvements de l’œil sur la page d’un livre et sur un site Internet [6] a montré que les saccades étaient bien plus nombreuses, les points de fixation plus rares et plus éparpillés dans le second cas. La fixation du regard et, partant, de l’attention y est plus superficielle : pour certains auteurs, l’utilisation soutenue du numérique, en particulier dans la petite enfance, menace le développement des fonctions basales de l’attention. Le numérique ne peut, en d’autres termes, substituer un nouveau cadre à l’ancien sans ménager et baliser un passage de l’un à l’autre en transposant, au sein du numérique, les structures du livre-objet auxquelles le fonctionnement du cerveau s’est adapté. Les acteurs du monde du numérique réfléchissent pour cela aux modalités de cette transposition [7] : ergonomie des interfaces, intuitivité d’usage pour les plates-formes de contenus numérisés, reprise, dans des formats comme le PDF, de la structure de la page, etc.

La finitude du livre

De telles transpositions nous semblent cependant insuffisantes. Elles méconnaissent ce qui fait le propre de l’objet livre, et que le numérique tel qu’il est classiquement envisagé ne peut reproduire, c’est-à-dire non seulement la structuration de l’information en connaissance, mais l’inscription de la connaissance dans une dimension de finitude en laquelle elle acquiert, en plus d’un contenu et d’une structure, un sens.

Le concept de sens étant amplement discuté par la philosophie contemporaine, on se gardera ici de tenter d’en proposer une théorie ; on notera simplement que le sens doit être compris comme articulation de plusieurs dimensions : la finitude et l’autotranscendance de cette finitude, le sensible et l’intelligible, le subjectif et l’objectif, l’appropriation et la « dépropriation », la transitivité. Le concept de sens nomme en quelque sorte la double énigme de la texture même de l’inscription de l’objectivité au sein de la subjectivité, du « milieu intermédiaire » qui y ouvre un accès déjà en prise sur lui-même et de l’ouverture originelle de l’expérience, qui n’est pas aveuglément engluée dans ses objets mais toujours aussi exposée à l’énigme de leur réalité. Ainsi, la dimension du sens ne caractérise pas seulement le rapport supposé direct de la connaissance à son objet, mais implique méditation de cette connaissance. La pensée est inconcevable sans un travail sur elle-même, lequel s’inscrit toujours dans une temporalité qui en est inséparable. Tant la phénoménologie que le pragmatisme ou la théorie des actes de langage ont mis en exergue la relation intime de la pensée aux accidents de son déploiement et de son expression. Le concept de quasi-transcendantal [8], introduit par Jacques Derrida, exprime au mieux cette appréhension de la pensée qui lie, de manière indistincte, l’impur et l’accidentel. La pensée est dépendante de sa contextualité dans son exercice même – sa pulsion de présence à soi, ou le détour au sein duquel elle configure cette présence, souvent menacée, parfois obtenue de haute lutte. Ainsi la capacité de la pensée à assumer des processus de combinaison et de contextualisation multiples est une chose, mais n’a de sens que partant de la « finitude » de sa propre manifestation. L’extériorité réciproque des choses et des idées disparaît si la pluralisation des mondes ne se heurte pas à une résistance, à la sanction d’une exigence de réel qui en fait, précisément, des mondes. « Il faut des murs pour avoir l’idée de les outrepasser. »

Ainsi, ce qu’il manque à l’hypertexte pour qu’il puisse accueillir du sens, ce sont les limites, c’est son inscription au sein d’une configuration finie. On notera ici le très intéressant compte rendu donné par Sylvère Mercier d’un « focus groupe » organisé par la BPI autour de la notion de « livre enrichi » à partir du travail de l’éditeur Leezam [9]. Quels que soient les fonctionnalités dont on envisage de doter le « livre enrichi», note Mercier, ce qui le constitue comme livre, « à la différence d’un site Web par nature interconnecté semble bien être la perception de sa finitude ». De cette façon, « un “livre numérique enrichi” aurait à voir avec une expérience (intellectuelle, artistique, etc.) issue d’un choix éditorial traduit dans une entité numérique rendant lisible sa propre finitude dans le temps et dans l’espace ». Le livre augmenté apparaît comme un processus de « finitisation » d’Internet. De la même façon que le livre papier a été moulé par les pratiques humaines pour configurer les supports et adjuvants de la pensée au format de sa finitude, le livre augmenté entend « rendre un lieu » à l’océan de la Toile.

Des formes symboliques [10] comme le livre-objet, en d’autres termes, ne sont pas seulement des outils cognitifs. Elles participent plutôt [11] à l’inscription matérielle du rythme de la pensée se cherchant, se retenant, se contrôlant, s’affinant. Elles matérialisent l’excès de la pensée sur ce qu’elle peut retenir d’elle-même – excès qui n’est que l’autre face de l’inscription et de l’appartenance de la pensée au monde. Au-delà de certaines caractéristiques de la matérialité spécifique du livre-objet (la relation quasiment insécable entre le texte et le support), c’est bien à l’organisation fondamentale d’une forme de vie que celui-ci participe. De cette façon, comme le souligne François Bon,la problématique pour les acteurs de ce qui concerne le livre, si elle part d’une nécessité – le livre dans sa forme actuelle, au regard de la transmission et de la représentation, est dépositaire de bien au-delà que lui-même –, ne devrait pas être tant d’examiner la justification éventuelle de la forme ou du mot livre dans la configuration bouleversée, que d’examiner comment construire ce “bien au-delà que lui-même” dans des formes d’organisation qui n’incluent pas forcément l’objet livre. [12]»

Le livre et la ville

Il s’agit donc de déterminer comment transposer ce que le livre fait, comment réinscrire ailleurs une partie du dispositif qui œuvre en lui. La piste que nous entrevoyons à ce sujet examine la relation qui lie le livre, le sens et l’espace. Le développement combiné de technologies dites « de rupture » donne un éclairage intéressant à cette question ; il permet d’envisager une « respatialisation » du texte s’inspirant des structures du livre en les élargissant et en les assouplissant. D’une part, la mise au point de formes plus élaborées de papier électronique [13] modifie les perspectives portées sur le livre numérique. Le papier électronique (non rétro-éclairé) permet de réinscrire le numérique dans un environnement pratique. De cette façon, le jeu du papier électronique et de la réalité augmentée engendre un double mouvement. Il y a d’une part virtualisation de l’environnement et de l’espace – par le dispositif qui permet, volontairement ou involontairement, d’interagir avec l’environnement physique comme s’il s’agissait d’un environnement virtuel, d’y cliquer, d’y naviguer. Mais il y a aussi inscription de la virtualité dans une spatialité, respatialisation, recontextualisation de l’espace numérique au sein de l’espace physique. De cette façon, le texte se réengage dans l’espace, dans la distance. L’espace physique, urbain, se charge à son tour d’une textualité plus riche ; le « texte urbain », fait d’indications, d’affiches, de logos, de ce qu’on appelle des « déictiques », peut même y regagner une dimension « littéraire ». En quelque sorte, la « forme livre » ferait retour au sein de l’espace urbain et l’écriture se réinscrirait dans une « matérialité » – même si celle-ci s’avère plus mouvante que celle du livre-objet.

Il s’agit bien ici d’un retour, car le texte urbain a été, au cours de l’histoire, plus sémantiquement (et même littérairement) chargé qu’il l’est à présent. La relation du livre à l’urbanisme est d’ailleurs étroite, et la « réinvention » du livre à la Renaissance doit beaucoup à l’imagerie urbaine et spatiale. L’invention de la citoyenneté (athénienne, et surtout romaine) s’est ainsi accompagnée d’une « sémantisation de l’espace urbain ». Comme le rappelle Michel Melot, le livre renaissant n’a alors fait que relayer et reproduire cet ordre architectural passé. Il a d’abord été pensé à l’image d’une Rome antique où l’écrit était « inscrit » dans le bâti et partie prenante de la configuration urbaine, d’une Rome « ville lettrée, mais aussi ville-livre parsemée d’inscriptions, où l’écriture était avant tout publique, intégrée dans l’édifice [14]».

De cette façon, la question de l’élargissement du livre au-delà du livre est également celle de l’architecture. La problématique du déplacement de l’ordre des livres recoupe la très intéressante réflexion menée par un certain nombre de philosophes contemporains sur l’architecture en tant que dimension fondamentale de la constitution d’une expérience comme expérience humaine. Le déploiement de la pensée, s’avisent ces derniers, est spatial aussi bien que temporel. Ainsi, « l’architecture est une condition de possibilité de la fiction, et, sans doute, du dire et du penser en général [15]», écrit Benoît Goetz qui, dans la filiation de Heidegger et Derrida, lie même de façon indissociable pensée et spatialité [16]. L’architecture est mise en œuvre d’horizons de sens : en cela elle est « condition de possibilité », lieu d’articulation des dimensions de sens qui traversent l’expérience [17].

Conclusion

Le livre n’est pas un objet dépassé, mais le modèle sur lequel concevoir une mise en forme et en sens des éléments disparates que les nouvelles technologies de l’information et de la communication permettent de mettre en résonance. La question auquel le livre a donné une réponse se pose à nouveau, et le livre reste un bon guide pour l’affronter. Accompagner l’élargissement de l’ordre des livres revient de cette façon aussi à faire collaborer les architectes, les écrivains et artistes, et les institutions. Tel est précisément l’enjeu de ce que Bernard Stiegler appelle l’hypermatériel : celui-ci est non seulement culturel, mais tout à la fois anthropologique et industriel[18].


[1] (1996). « Vers une métalecture », Bulletin des bibliothèques de France, t. 41, n°1 (dossier « L’écrit entre imprimé et électronique »).

[2] Cf. en particulier Le geste et la parole.

[3] Cf. à ce sujet notre recension de Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue [http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article308].

[4] Bazin, Patrick (2001). « La mémoire reconfigurée », Les Cahiers de médiologie, n° 11.

[5] Ibid., p. 180.

[6] On pourra évoquer les travaux menés par Thierry Baccino, appuyés sur l’occulométrie cognitive, au Lutin (Laboratoire des usages en technologies d’information numérique).

[7] Il s’agit dans ce cas de l’élaboration de ce qu’on appelle le livre homothétique.

[8] Le terme « quasi-transcendantal » est utilisé par Derrida dans Positions (Paris : Éditions de Minuit, 1972,  p. 220).

[9] [http://www.bibliobsession.net/2010/12/01/de-la-finitude-du-livre-enrichi/].

[10] Cf. à ce sujet la belle conférence de Michel Melot [http://ihl.enssib.fr/siteihl.php?page=219].

[11] C’est le concept derridien de prothèse repris par Bernard Stiegler. Cf. notre recension [http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article308].

[12] [http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1850].

[13] Cf. Pauthe, Julien (2010). « Livres et numérique : Atelier du futur du Salon livres et musiques de Deauville », Bulletin des bibliothèques de France, t. 55, n° 5 (dossier « Pratiques socioculturelles »).

[14] Cf. Melot, Michel Melot, Livre, L’Œil neuf éditions.

[15] Cf. La dislocation : architecture et philosophie, Éd. Verdier.

[16] À ce sujet, on signalera le très intéressant Historicité et spatialité : recherches sur le problème de l’espace dans la pensée contemporaine (dir. Benoist et Merlini) et en particulier l’article de Jocelyn Benoist, « Rompre avec l’idéalisme historique : respatialiser nos concepts ».

[17] Nous renvoyons à ce sujet à notre article « Théorie architecturale et bibliothèques », dans le collectif Architecture de bibliothèque, 1992-2012, à paraître en 2012 aux Presses de l’Enssib.

[18] On lira avec profit l’intéressant billet d’Hubert Guillaud, « Besoin d’hybride ». http://www.internetactu.net/2008/07/17/besoin-dhybridation/