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20 janvier 2011

Livre numérique comme véhicule de communauté en bibliothèque

Cartes de bibliothèques

Photo: Matt Whitwell

Depuis longtemps, on ne voit plus ces fiches d’emprunt insérées dans une enveloppe à l’intérieur de la couverture arrière des livres. J’aimais beaucoup ces petites fiches de carton jaune indiquant la date d’emprunt et donc l’échéance du prêt en question. J’aimais surtout consulter la liste des usagers qui avaient emprunté un livre avant moi. Parfois, j’y reconnaissais un nom familier, ou même un ami ou un professeur. On pouvait déceler avec ces fiches la vie du livre, le nombre d’emprunts, la fréquence également. Certains livres étaient plus véloces que d’autres, et quelques-uns semblaient hautement confidentiels. Le mystère existait quand la fiche, abîmée, perdue, mais souvent complètement remplie, était changée. Alors, tout le parcours du livre était du coup effacé, il devenait amnésique.

Valeur intrinsèque et extrinsèque du livre numérique

Ce long préambule pour souligner l’importance du livre numérique, mais non sa valeur intrinsèque, indéniable. Un texte idéalement libre de tout verrou, ouvert le plus possible à tout support, bref aux possibilités offertes par la technologie. Le livre numérique doit offrir les mêmes avantages que ceux conférés par le livre papier actuel, en plus des avantages du numérique, comme l’intégration d’un dictionnaire, par exemple, et d’autres fonctionnalités.

Le livre numérique sera encore plus riche que son équivalent papier et, en plus de ces propriétés nouvelles, il a une valeur extrinsèque de connectivité entre les usagers. Le livre retrouve la mémoire de son parcours à travers ses lecteurs, comme le permettait la fiche d’emprunt, mais, plus encore, il crée un nouvel espace virtuel.

Bibliothèque au sein de ses communautés d’intérêts

Le livre numérique pourrait devenir un véhicule important d’animation de communautés d’intérêts pour les bibliothèques et, de ce fait, mettre le réseau des bibliothèques publiques, scolaires ou universitaires au centre d’échanges et de discussions. Les bibliothèques sont naturellement des espaces de communautés et s’affairent à offrir des services extra-muros, tendance que le livre numérique peut faciliter.

Quand on regarde de près la définition des réseaux sociaux actuels, elle partage un certain tronc commun avec celle d’une bibliothèque, au sens large bien entendu. Les réseaux sociaux se composent de trois éléments de base : participants, lieu et contenu. On pense à Facebook, à Twitter, à Flickr et consorts, mais également à des sites de lecture sociale, comme Pause Lecture, Goodreads et Bookglutton, plus près de l’univers des bibliothèques.

Le livre numérique qui circule dans le réseau des bibliothèques a le potentiel de conserver la trace des emprunts, donc de son parcours, mais, plus intéressant encore, l’activité de l’usager peut être conservée et agrégée au profit des autres, que ce soit le surlignement, les commentaires et les discussions d’un club de lecture, à même les fonctionnalités du livre numérique. La bibliothèque accumule ainsi un métacontenu sur les livres, favorise la création d’un réseau social général et de communautés d’intérêts plus particuliers, scientifique, thématique, régional, etc.

Livres numériques : contenu et métacontenu

Dans la tradition judaïque, plus particulièrement la tradition orthodoxe, le Talmud, texte hermétique et complexe, a été analysé et critiqué abondamment par les rabbins, qu’ils aient de la notoriété ou pas. Ces lectures critiques, voire ces corrections, sont incluses dans toutes les éditions du Talmud à travers son histoire. Cette tradition juive du texte, dans ce cas sacré, qui incorpore ce qu’on appelle l’appareil critique d’un livre par des érudits, peut nous enseigner comment aujourd’hui le livre numérique peut profiter de cette pratique.

Alors que cette tradition fait appel à quelques exégètes et savants, aujourd’hui les réseaux sociaux font appel à l’intelligence des foules. De commentaires superficiels et anecdotiques, d’intérêt pour un cercle restreint de connaissances ou de spécialistes d’un domaine donné, aux commentaires d’amateurs sérieux et de spécialistes, c’est l’amalgame communautaire qui peut faire profiter de sa science.

Ainsi, en empruntant Kamouraska d’Anne Hébert, j’aurai accès aux usagers qui l’ont également emprunté. Je pourrai consulter les passages annotés ou les plus surlignés, comme le permettent actuellement les applications de liseuses, accéder à un hyperlien qui renvoie à une photo d’époque ou contemporaine d’un lieu, ou même à un commentaire comparatif sur un extrait du film de Claude Jutra ou de Mon oncle Antoine. Les possibilités sont immenses. Le défi réside dans la qualité des commentaires et des annotations, mais l’arbitrage doit privilégier la transparence et la modération par les usagers eux-mêmes.

Participants et rôle accru des usagers

Le développement fulgurant des réseaux sociaux mène à un constat sur la manière de s’informer et de se divertir des gens, et bien sûr de consommer. Dans toutes les sphères d’activité, que ce soit dans les médias, les entreprises ou les services publics, les gens souhaitent être partie prenante de ces organisations et y participer activement. Le succès futur des organisations dépendra de leur capacité à créer une base d’aficionados et de superusagers, et les bibliothèques n’y échapperont pas. La participation est le nouveau paradigme, sur Internet comme ailleurs.

Le livre numérique devient une plateforme de connexion entre ces usagers, et surtout un véhicule de réseautage de participants à une même communauté d’intérêts. Imaginons que 300 personnes qui ont emprunté, lu et annoté Kamouraska, qu’elles viennent de Moscou, de Paris, de Montréal ou de Rivière-du-Loup, soient mises en contact pour discuter de l’œuvre, de la symbolique de l’hiver dans la littérature québécoise, ou de je ne sais quoi. La participation à travers les fonctionnalités périphériques du livre numérique pourrait permettre le rayonnement accru d’un réseau de bibliothèques, grâce à ce réseau d’usagers actifs, et les abonnés profiteraient ainsi d’une mise en réseau. Quel chercheur de Moscou ne souhaiterait pas connaître l’avis d’un lecteur de Rivière-du-Loup sur sa compréhension de Kamouraska?

On comprend que chaque abonné aurait ainsi son profil de membre du réseau, qui se bonifierait au rythme de ses activités auprès de sa bibliothèque.

Bibliothèque comme lieu physique et virtuel

La présence sur Internet, et particulièrement sur les réseaux sociaux, est devenue un enjeu pour beaucoup d’organisations qui, sans cette présence, perdent de leur pertinence dans les communautés qu’elles desservent. Cette présence peut s’effectuer de multiples façons, l’assurer par le livre numérique ajoute à leur pertinence et permet d’offrir un rôle de participation aux usagers.

Les bibliothèques et leur personnel sont maîtres dans la gestion de contenu et de l’information, que ce soit le référencement, l’indexation ou la recherche, par exemple. En ce sens, ils peuvent apporter de meilleures pratiques de catalogage, déficientes dans la majorité des réseaux sociaux, et assurer une meilleure plateforme de partage sur chacun des livres. Ces livres ne sont plus des îles isolées, mais un réseau de livres qui composent une collection autant qu’une communauté. Voilà pourquoi chaque livre numérique devient une parcelle de bibliothèque.

Livre et bibliothèque dématérialisés

Par le rôle et le mandat même des bibliothèques, celles-ci sont certainement en position privilégiée pour offrir ce genre de service et mettre en réseau non plus simplement leurs collections entre elles, mais aussi livres et usagers. Ce n’est pas seulement le livre qui se dématérialise, c’est aussi la bibliothèque qui entre dans un espace virtuel.

Christian Liboiron est gestionnaire en vente et en marketing dans le secteur de l’édition. Il est également co-organisateur de BookCamp Montréal.