20 janvier 2011
Au Québec, depuis déjà des années, plusieurs églises désaffectées ont été converties en bibliothèques. Les exemples les plus anciens sont passés inaperçus, pour avoir paru presque naturels : une nef vide, quelques rayonnages, le tour était joué. Ainsi en fut-il tout d’abord de quelques petites églises protestantes, délaissées lors des fusions qui ont créé l’Église unie du Canada en 1925. Ensuite, dans les années 1960, la récupération par l’État des établissements a voué des centaines de chapelles à devenir les bibliothèques d’écoles et de cégeps. Puis vint le tour des couvents abandonnés et des hôpitaux, dont les anciennes chapelles offrirent leurs grands volumes aux formes ecclésiales aux livres et à la lecture.
Dans les dernières années du millénaire, l’accélération de la fermeture des lieux de culte a suscité une considération nouvelle pour ce type d’usage, qui s’est dès lors répandu dans l’imaginaire collectif québécois. De plus en plus souvent, la conversion de quelque église en bibliothèque semble s’imposer comme solution pour la sauvegarde de ce patrimoine en péril : les bancs des nefs vides faisant place à des rayonnages et à des tables, le tour serait joué. Ne fréquente-t-on pas la bibliothèque comme l’église, un par un, en silence? Tout se passe ainsi, comme s’il suffisait de créer une bibliothèque chaque fois qu’une église est menacée. Sans doute n’est-il donc pas sans intérêt de citer l’exemple de quelques églises devenues bibliothèques, pour dégager les avantages de celles de ces conversions qui ont connu un succès certain, puis pour tenir en vue les écueils que n’ont pu éviter certaines autres.
La bibliothèque Saint-Jean-Baptiste, installée en 1980 dans l’ancienne église anglicane St. Matthew, préalablement classée monument historique, est un exemple pionnier, maintes fois cité en exemple dans les milieux patrimoniaux. La conversion s’est échelonnée en deux temps. L’inauguration première s’est faite sans investissement majeur pour répondre à deux urgences : le diocèse anglican avait cédé l’église à la Ville de Québec, qui devait lui trouver un usage, et le quartier, en processus d’embourgeoisement, requérait immédiatement une bibliothèque. À cette époque et dans ce milieu précis, le faubourg Saint-Jean, l’offre d’un espace cultuel excédentaire a rejoint une demande réelle; l’arrimage s’est fait en douceur. Quelques années plus tard, en 2000, une fois les besoins précisés et au vu des résultats de l’inspection du bâtiment affecté de faiblesses structurales, une importante mise à niveau de la bibliothèque s’est imposée : consolidation à grands frais et renouvellement des services mécaniques (éclairage, ventilation, toilettes) ont cadré l’intervention, qui a aussi permis de réorganiser les espaces, afin de mieux aménager les aires d’accueil et de travail.
D’emblée, il importe d’observer qu’en 1980, la Ville n’aurait pas adopté ce projet si elle avait su ce qu’il lui en coûterait 20 ans plus tard. De telles conversions gagnent donc nettement à être réparties en phases successives, si l’état du bâtiment et les attentes des nouveaux occupants le permettent. Ici, le résultat est en effet exemplaire du point de vue de la conservation patrimoniale : on a préservé en l’état le chœur de l’église et maintenu en place des éléments du mobilier liturgique (chaire, fonts baptismaux), si bien que la communauté anglicane utilise à l’occasion, comme lieu de mémoire, la petite église dans laquelle elle se reconnaît toujours, ce qui contribue d’autant à accroître l’intensité patrimoniale du monument. Dans l’aménagement de la bibliothèque, les concessions à l’intégrité du patrimoine sont d’ailleurs nombreuses : les rayonnages sont bas, pour ne pas nuire à la vue d’ensemble de l’espace intérieur dominé par une riche charpente de toit en bois sombre, et les magnifiques vitraux sont demeurés en place. En conséquence, moins de livres peuvent être rangés dans cette bibliothèque, les usagers sont tenus à des contorsions permanentes pour atteindre les ouvrages plus souvent près du sol et l’éclairage des espaces fait cruellement défaut. La visite reste agréable, mais les employés de la bibliothèque, selon un avis de la Commission de la santé et de la sécurité du travail, ne peuvent y travailler à temps plein. Dans ce cas-ci, leur horaire a pu être modulé en partage avec celui d’une autre succursale, mais une telle solution ne s’offre pas toujours lorsque le quartier ou le village ne dispose que d’une unique bibliothèque.
La valorisation du patrimoine de l’église s’est ainsi faite au détriment de la fonctionnalité de la bibliothèque. Les amateurs et les activistes du patrimoine jubilent là où les bibliothécaires trouvent dorénavant des arguments pour s’opposer à l’aménagement de bibliothèques dans des églises.
Comme plusieurs autres cas précurseurs, l’exemple de St. Matthew met en lumière l’éventail des écueils de telles conversions. Il importe au premier chef de bien évaluer la capacité de charge des planchers et l’impact du poids des livres et des nouveaux meubles sur la structure. C’est ce qui a fait de la bibliothèque interculturelle du Mile-End, à Montréal, un bâtiment essentiellement neuf, construit sous une précieuse charpente de toit méticuleusement conservée. Pour autant, la mise en valeur de cette charpente se voit compromise par la batterie de rampes d’éclairage qui en obstrue la vue depuis le sol; il faut en effet monter à l’étage pour l’admirer, depuis une salle adjacente à la nef, d’où l’on peut aussi apprécier la qualité des vitraux réinstallés dans la nouvelle enveloppe qui pastiche l’ancienne. Cette reconstruction a cependant permis de mieux utiliser le sous-sol et d’agrandir l’édifice vers l’arrière. Dans la ruelle, la figure de l’ancienne église est complètement disparue.
Un troisième exemple, qui a pu tirer profit de l’expérience acquise dans les deux précédents, est la magnifique bibliothèque Pierre-Georges-Roy, aménagée dans l’ancienne chapelle extérieure du collège de Lévis, un bâtiment digne d’une église paroissiale. Une première étude de faisabilité laissait entrevoir que le volume disponible était trop grand pour les besoins mais, au terme du projet, l’espace vint à manquer. Ici, comme au Mile-End, il a fallu doter la bibliothèque d’une nouvelle aire d’entrée, à partir de laquelle les visiteurs peuvent se diriger vers le rez-de-chaussée ou le sous-sol. Cette section nouvelle, qui a permis aux architectes d’accroître l’accessibilité de l’édifice, affirme aussi clairement dans le paysage le nouvel usage des lieux : on entre bel et bien dans une bibliothèque et non plus dans une église, ce qui a l’intérêt d’inscrire l’édifice patrimonial dans le temps présent.
Toutefois, la chapelle, comme toutes les constructions prémodernes (1880-1945), a aussi posé des problèmes de structure, notamment de contreventement. Les architectes et les ingénieurs ont ainsi dû doubler le squelette existant de nouveaux portiques en acier, habilement dissimulés entre le gros œuvre et le décor architectural. Vu les hauteurs à desservir, la distribution des services mécaniques à partir du rez-de-chaussée n’a pas été chose facile non plus.
Le comptoir d’accueil, les rayonnages et les espaces de lecture occupent principalement le volume de la nef, tandis que le chœur accueille dorénavant les enfants. Au sous-sol, d’autres rayonnages côtoient les services techniques; le dégagement très important de ces espaces a aussi permis d’y installer des locaux d’animation. La principale réussite de cette conversion, outre d’avoir vaincu les difficultés techniques qui la menaçaient, reste néanmoins l’éclairage : grâce au fenêtrage latéral des bas-côtés et à une haute claire-voie, la nef, sans vitraux, baigne dans une abondante lumière naturelle, qui se conjugue à celle des projecteurs, douce et uniforme, réfléchie par la surface blanche de la fausse voûte. Une église haute, sans vitraux et, surtout, dotée d’une fausse voûte ou d’un plafond clair facilite inéluctablement une conversion en bibliothèque.
Un denier cas, celui de la bibliothèque Rina-Lasnier, établie dans l’ancienne église Saint-Pierre-Apôtre de Joliette, permet de dégager quelques conclusions. Sise en milieu suburbain, l’église est flanquée d’un grand stationnement, indispensable dans ce type d’environnement. Construite dans les années 1950, Saint-Pierre-Apôtre offrait aussi une structure bien contreventée et des planchers aptes à porter les charges requises. La nef dégagée, sans colonnes, a aisément accueilli des galeries en mezzanine, tandis que le presbytère adjacent a naturellement été investi par les espaces techniques et des bureaux. Ici aussi le chœur a été dévolu aux jeunes lecteurs.
La bibliothèque de Joliette permet de comprendre que ce sont les églises construites depuis la Seconde Guerre qui sont les plus aptes à être converties en bibliothèques, du fait de leur capacité structurale et donc des coûts généraux de leur conversion. Leur habituel bon état d’entretien et leur prix d’acquisition réduit (en moyenne quelque 650 000 $) commandent un budget de réalisation d’environ 6 M $. L’église construite après la Seconde Guerre a aussi l’avantage d’une intensité patrimoniale moindre, ce qui facilite une adaptation sans retenue du volume intérieur à sa nouvelle fonction. C’est pourquoi les municipalités qui songent à établir quelque bibliothèque dans une église optent ces temps-ci pour des bâtiments de ce type (c’est le cas à Magog, par exemple). L’architecture de la Révolution tranquille se prête encore mieux à ce type de conversion. Projet modeste mais excellent, la bibliothèque d’Asbestos s’est incrustée sans heurts dans un édifice moderne avec un budget raisonnable; le résultat impressionne. Plus ambitieux est le projet (en cours) d’installer la bibliothèque Monique-Corriveau dans l’ancienne église Saint-Denys-du-Plateau, au centre-ville de Sainte-Foy (Québec). Là, quelque 20 M $ donneront bientôt une seconde vie attendue à un chef-d’œuvre architectural de Jean-Marie Roy (1963), grâce à un concours qui a couronné un projet des architectes Dan Hanganu, Côté, Leahy, Cardas. À suivre…
Néanmoins, hormis cette adéquation plus spontanée d’un groupe particulier d’églises à la fonction bibliothèque, toutes les églises méritent d’être évaluées pour de tels projets de conversion. D’abord parce que le surcoût dû aux caractéristiques physiques des édifices historiques se justifie dans une optique de développement durable. On ne peut plus longtemps accepter de remplir des dépotoirs avec nos églises désaffectées. Et si l’on doit conserver une église et en même temps construire une bibliothèque, fondre le programme de l’une dans l’enveloppe de l’autre relève d’une saine gestion. Mais il y a plus. Tous les bibliothécaires qui œuvrent dans ces églises-bibliothèques le disent volontiers : s’ils n’étaient pas chauds à l’idée au départ, ils sont tout simplement enchantés du résultat. La clientèle, plus nombreuse, se déclare fort satisfaite aussi. Et pour cause : la position centrale que tiennent les églises dans la communauté et dans le tissu urbain reste hors de portée des projets de nouvelle construction, sans compter qu’aucune bibliothèque neuve ne pourrait justifier une mise en œuvre symbolique aussi forte (emplacement sur le site, signalétique, volumes intérieurs, capacité d’évocation, etc.). De plus, la conversion apporte une garantie de pérennité de l’image acquise, puisque le bâtiment patrimonial ne se disqualifiera pas dans la succession des modes architecturales.
Mais à tous ceux qui proposent de sauver le patrimoine ecclésial par la conversion en bibliothèque, il faut rappeler que les nouveaux usagers voudront en négocier l’intensité patrimoniale. Le geste de conversion en est un de reprise, de nouvelle appropriation d’un patrimoine, par lequel nous souhaitons nous projeter dans l’avenir. Il ne sert à rien de mettre sous cloche un immeuble abandonné, sous prétexte d’y ranger quelques livres. L’église a été, lors de sa construction, un événement architectural dans son milieu. Elle doit réintégrer la société et l’imaginaire collectif par un geste architectural équivalent, qui consacre son nouvel usage et interpelle sa clientèle nouvelle.
Récemment, j’ai eu l’occasion de donner mon avis sur un projet de bibliothèque dans une église. Alors que du côté de la bibliothèque, les acteurs du milieu auraient préféré une construction nouvelle, ce sont plutôt les acteurs du patrimoine qui ont fait échouer le projet. Le litige portait sur le clocher, dont la structure était affaiblie. Sa consolidation et sa restauration rendaient le coût de conversion prohibitif. La vraie question est restée en plan : une bibliothèque a-t-elle à tout prix besoin d’un clocher? Poser la question revient à y répondre. L’église n’a pas trouvé preneur; elle demeure vide et sera probablement démolie. Tous auraient pourtant gagné à quelque compromis; entre le tout et le rien, la bibliothèque en l’église reste une voie dont il faut poursuivre l’exploration.
Luc Noppen est Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain – ESG, Université du Québec à Montréal.