20 janvier 2011
À l’intersection des sciences de l’information, de la communication, de la gestion, de l’économie, de l’informatique et des TIC, le concept d’intelligence économique est né en France dans les années 1980, sous la forme du processus de « veille technologique », pour évoluer assez rapidement, sous l’impulsion de trois moments marquants. En 1994, le rapport Intelligence économique et stratégie des entreprises (ou rapport Martre) du Commissariat général du Plan, chargé de la planification économique de la France entre 1946 et 2006, est le premier à employer le syntagme d’intelligence économique. Le rapport Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale (ou rapport Carayon) introduit, en 2006, le patriotisme économique dans ce modèle, combinant veille stratégique, gestion des connaissances, protection de l’information et actions de soutien ou d’influence. Par la suite, avec la nouvelle fonction de haut responsable en intelligence économique (HRIE), faisant le lien entre gouvernement, ministères, programmes de stimulation de l’innovation, associations professionnelles et programmes de formation à l’intelligence économique, initiale ou continue1, l’IE est promue en France au rang de politique nationale.
Les politiques et les actions reliées à l’IE prennent de l’ampleur dans la Francophonie. Des chercheurs de plusieurs pays collaborent à des projets de recherche, les événements scientifiques et professionnels, nationaux et internationaux23, favorisent les échanges d’idées, Internet donne accès aux ressources informationnelles traitant du concept d’intelligence économique française et de son évolution.
Dans ce contexte, le lien historique ainsi que le dialogue permanent entre la France et le Canada français permettent de croire en une influence sur le plan de la diffusion du concept d’intelligence économique au Canada français. La prise en compte de ces facteurs laisse supposer que ces échanges influencent la façon dont l’information stratégique est appréhendée au Canada français et que des manifestations théoriques ou pratiques du concept d’intelligence économique existent dans l’aire mentionnée.
Une revue sélective de la littérature permet de dresser un portrait global du concept d’IE (Achard et Bernat, 1998; Bloch, 1999; Revelli, 2000; Martinet et Marti, 2001; Prax, 2003; Juillet, 2004; Clamen, 2005; Marcon et Moinet, 2006), dont voici les grands traits :
Ce profil révèle la spécificité du modèle français et facilite la mise en parallèle avec les éléments centraux de la gestion de l’information stratégique dans le contexte canadien- français.
Nous tenterons de vérifier l’hypothèse formulée par l’analyse d’un corpus d’articles scientifiques et généralistes, de dossiers informatifs et d’offres d’emploi, sélectionnés à la suite d’une investigation des milieux académiques et de la recherche universitaire, ainsi que des médias francophones et des sites d’offres d’emplois spécialisés, principalement dans les provinces de Québec et du Nouveau-Brunswick. Les cinq pôles du référentiel de formation en intelligence économique (environnement international et compétitif, intelligence économique et organisations, management de l’information et des connaissances, protection et défense du patrimoine informationnel et des connaissances, influence et contre-influence) permettront d’identifier des variables utiles à cette investigation et d’y déceler des indices des manifestations mentionnées ci-dessus.
Les sources utilisées dans l’étude comprennent les périodiques spécialisés Argus et Documentation et bibliothèques, qui publient régulièrement des textes traitant de gestion stratégique de l’information; Journal of competitive intelligence and management, publié par la Competitive Intelligence Foundation de la Society of Competitive Intelligence Professionals (SCIP); la base de données Eureka de Cedrom-SNI, fournisseur de contenu de presse; des sites Web d’associations professionnelles, d’événements spécialisés et d’institutions d’enseignement supérieur.
Le corpus non exhaustif exploré est composé d’articles et de communications scientifiques, de descriptifs de programmes académiques, d’articles de presse grand public et d’offres d’emploi, dont nous allons entreprendre l’analyse descriptive ci-dessous.
Diverses combinaisons de termes clés ont guidé l’exploration des sources identifiées (compétitivité, information stratégique / intelligence économique, veille stratégique, gestion des connaissances, protection de l’information, sécurité des systèmes d’information, lobbying – lobbyisme, influence, formation, programmes, actes, offres d’emploi). Les résultats collectés ont été regroupés dans les catégories suivantes de sources et de contenu :
L’analyse de ces résultats cherche à voir si une influence du concept français d’intelligence économique se manifeste dans la manière d’aborder et de maîtriser l’information stratégique au Canada français.
De niveau baccalauréat, maîtrise et doctorat, dispensés en français (sauf pour le programme de l’Université McGill, en anglais), les programmes de formation initiale à la gestion de l’information stratégique existant au Québec et au Nouveau-Brunswick se classeraient en deux catégories : formations spécifiques à la gestion de l’information stratégique, d’une part, et, d’autre part, formations à modules intégrés (en information stratégique) dans le cursus de base.
Les formations spécialisées identifiées (baccalauréat en gestion de l’information de l’Université de Moncton, maîtrise et doctorat en sciences de l’information de l’Université de Montréal, master et doctoral degree in information sciences de l’Université McGill) se réclament des sciences de l’information, mettant l’accent sur l’information, ressource stratégique organisationnelle.
Les formations à modules intégrés (MBA en gestion internationale et microprogrammes de 2e cycle en gestion des connaissances et en TI de l’Université Laval, MBA des HEC de Montréal, programme court en gestion de l’information numérique de l’Université du Québec à Rimouski) s’arriment à l’administration, au management ou bien aux TIC, en sensibilisant le futur décideur à la maîtrise de l’information stratégique ou bien en fournissant une formation d’appoint.
À la différence de l’intelligence économique française, articulant veille stratégique, gestion des connaissances, protection du patrimoine informationnel et influence, les formations repérées et les professeurs-chercheurs Pour une revue de la recherche académique en veille stratégique au Canada jusqu’en 2004, voir J. Calof et F. Brouard. 2004. « Competitive intelligence in Canada », in Journal of competitive intelligence and management, vol. 2, no 2. qui y enseignent s’inscrivent plutôt dans la logique de la veille stratégique, définie comme
un processus à valeurs ajoutées de collecte, de transmission, d’analyse et de diffusion d’information publiquement disponible, obtenue éthiquement et légalement, pour produire de la connaissance d’action, ainsi que la production de cette intelligence d’action pour réduire l’incertitude, supporter une meilleure prise de décision et l’action (Bergeron, 1995; Bergeron et Hiller, 2002).
La similarité des cursus analysés révèle une cohésion de ces programmes : on y constate la présence de cours dédiés à la recherche et aux sources d’information, à la veille stratégique, à la gestion des connaissances, à la sécurité des systèmes d’information, au comportement informationnel, à la gestion stratégique de l’information.
D’autre part, on constate l’absence de l’axe de l’influence, initiant aux subtilités de la communication stratégique ou aux pratiques de soutien, dont peut dépendre l’avantage concurrentiel d’une organisation (Marcon et Moinet, 2006), tandis que la question de la protection du patrimoine est souvent abordée sous l’angle de la sécurité des systèmes d’information, surtout dans leur sens restreint (systèmes informatiques et TIC). On pourrait toutefois se demander si l’approche française ne prépare pas mieux à une meilleure compréhension de la compétition économique, par la sensibilisation aux mécanismes du jeu concurrentiel.
Comparés au nombre des formations françaises à l’information stratégique, les programmes du Canada français sont peu nombreux, mais la recherche académique est bien établie, les professeurs-chercheurs publiant leurs travaux et partageant leurs réflexions avec la communauté scientifique internationale spécialisée, tout en évitant l’uniformisation des manières de penser et de faire induite par la mondialisation.
L’observation précédente, sur l’absence, dans les programmes présentés, de la protection de l’information et de l’influence, s’applique aussi à la recherche, la maîtrise de l’information stratégique étant désignée par la « veille stratégique », générique pour toutes les formes de veille spécialisée (Brouard, 2000; Bergeron et Hiller, 2002). Les obstacles à la pratique de la veille dans les organisations sont analysés (Bergeron, 1995), des outils de diagnostic des pratiques de veille pour les PME sont proposés (Brouard, 2005), les programmes et les activités de veille gouvernementaux au Québec et à l’étranger sont étudiés dans une perspective comparative (Bergeron, 2000), ainsi que les outils employés (Bouthillier et Shearer, 2003), les fonctions et les compétences requises par le processus de veille stratégique (Bouthillier et Jin, 2007).
La gestion des connaissances est étudiée en tant que stratégie de capture du patrimoine immatériel pour améliorer la compétitivité organisationnelle (Jacob, 2001) ou pour stimuler le développement régional par la mobilisation des expertises (Moldovan, 2006), comme moyen de « rétention du savoir-faire » (Dalkir, Bergeron et Guay, 2001) et d’augmentation du rendement organisationnel et de création de valeur (Dalkir, 2008). L’intérêt pour la gestion du savoir est mesuré (Moldovan, 2005).
Ce survol de la recherche en gestion de l’information stratégique retient donc la veille stratégique, processus itératif d’aide à la décision par la gestion de l’information critique, la gestion des connaissances organisationnelles, capital immatériel de valeur, la compétitivité des organisations dans un environnement instable. La sécurité des systèmes d’information est traitée par les spécialistes en TIC, tandis que l’influence n’est pas abordée.
Afin d’examiner la manière dont les périodiques francophones reflètent le concept d’IE, la base de données Eureka a été interrogée4. La requête « intelligence économique » + « dans tout le texte » + « dans toutes les archives » (depuis 1980 jusqu’à aujourd’hui)5 permet de repérer 32 documents, le plus ancien datant de 1997 (Anonyme) et le plus récent de 2008 (Bergeron). Ces résultats sont classés selon les thèmes abordés et le nombre d’articles traitant de ces thèmes :
Ce classement reflète la compréhension des journalistes, généralistes et spécialisés, du concept d’IE au Canada français et de l’image qu’ils en projettent : en regroupant les articles traitant d’espionnage, de guerre, de renseignement et de sécurité informatique, on constate que ce sont 12 articles qui véhiculent un message partiel et déformé du concept d’IE, tandis que les 6 articles consacrés à la veille stratégique se penchent seulement sur les activités de recherche d’information pour soutenir la compétitivité de l’entreprise. Il est possible que cette image explique la résistance à aborder le modèle de l’IE. Les projets de collaboration académique et de recherche ou de coopération en cours, encore peu nombreux, réussiront peut-être à se développer et à donner une nouvelle impulsion à l’étude de l’IE.
Face aux mutations que subit la profession, la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec prévoit entre autres le poste de « veilleur6 » dans le profil de ses membres et diffuse des offres d’emploi destinées aux professionnels en gestion de l’information stratégique. Leur analyse permet de constater que, sur un total de 512 offres affichées entre janvier 2005 et septembre 2008, 73 concernent des fonctions de gestion de l’information stratégique7, dont analyste-recherchiste d’information, spécialiste de l’information stratégique, agent de recherche, chargé de veille, assistant de recherche. La description des tâches recouvre en entier ou en partie l’ensemble du processus de veille stratégique. Il faut noter que les tâches se recoupent de façon marquante dans ces offres (la recherche d’information figure en premier, suivie de la gestion documentaire et des tâches reliées au système d’information). Les variations de management de l’information et des connaissances sont mentionnées de façon explicite, la sécurité des systèmes d’information et la compétitivité des organisations sont implicites, tandis que la protection de l’information et l’influence ne sont pas du tout mentionnées. À souligner l’augmentation du nombre d’organisations s’intéressant à la veille stratégique, dans son acception moins offensive, mais suffisamment utile, de « radar » informationnel contribuant à la prise de décision.
Ce portrait des manifestations du concept d’intelligence économique français dans le contexte canadien- français présente quelques limites, dont celle géolinguistique déjà signalée, ainsi que le choix des termes clés utilisés dans l’exploration de la base Eureka, ayant pu entraîner la perte de textes utilisant des synonymes.
Toutefois, cette étude a le mérite de jeter un regard global sur la formation, la recherche, l’image dans la presse et les offres d’emploi dans le domaine de la gestion de l’information stratégique / IE, dans sa réalité canadienne-française. En élargissant le périmètre des recherches aux auteurs anglophones, aux initiatives gouvernementales ou bien aux mécanismes culturels et d’éducation à l’information stratégique, il serait peut-être possible de déceler la trame d’une vision de l’information stratégique plus proche qu’on ne le pense de l’état d’esprit au cœur du modèle français.
Notre analyse révèle l’impact partiel du modèle français de l’intelligence économique sur le modèle à l’œuvre dans la francophonie canadienne : ainsi, les formations universitaires sont ancrées dans les sciences de l’information et de la gestion, axées sur l’environnement international et la compétitivité, la gestion de l’information et des connaissances, la sécurité des systèmes d’information, sans toucher toutefois au patriotisme économique ou à l’influence. La recherche se concentre sur la gestion stratégique de l’information et des connaissances. Les emplois dans le domaine sont de plus en plus nombreux, sans faire état des tâches d’influence ou de sécurité caractéristiques du concept français. La fonction la plus fréquente est celle de spécialiste de l’information, avec des responsabilités de recherche d’information – veille, gestion documentaire, gestion du système d’information – dans divers milieux de pratique : privé, public, institutionnel.
On pourrait conclure que certains axes de l’IE française coïncident avec la vision et la manière de gérer l’information stratégique au Canada français, sans que la défense – patriotisme économique ou guerre économique – et le lobbying fassent partie de cette superposition des deux modèles. Toutefois, on remarque un léger tournant dans la gestion stratégique de l’information franco-canadienne, avec un retour à des politiques protectionnistes par rapport aux prises de contrôle de sociétés canadiennes par des sociétés étrangères (Solomon, 2007), le besoin d’encadrer la pratique du lobbying8 ou bien des échos concernant l’importance de la formation universitaire au renseignement (Caldwell, 2008).
Notre exploration n’a pas décelé de discours s’intéressant de manière poussée à un modèle de gestion de l’information stratégique ayant des similarités avec le modèle français. Toutefois, dans le contexte des grandes mutations économiques, géopolitiques et technologiques actuelles, la contribution de l’IE à la compétitivité organisationnelle mériterait d’être regardée de plus près car, encore et toujours, l’information…
Monica Mallowan est professeure adjointe en sciences de l’information, Université de Moncton, campus de Shippagan, Nouveau-Brunswick