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3 juin 2011

CACHIN, Marie-Françoise. Une nation de lecteurs? La lecture en Angleterre (1815-1945). Villeurbanne : Presses de l’ENSSIB, 2010. 268 p.

L’auteure, professeure émérite de littérature anglaise et de traduction littéraire à l’Université Paris-Diderot, analyse dans ce livre les modalités de l’alphabétisation de la population anglaise, l’émergence de nouveaux lectorats, le rôle des cabinets de lecture, la création des bibliothèques publiques, les pratiques et les modes de lecture spécifiques à l’Angleterre en regard du contexte politique, économique et social. Cette période, allant de la défaite napoléonienne à la défaite hitlérienne, constitue une ère faste pour l’Angleterre : nous y trouvons la Révolution industrielle, qui lui a donné tant de richesse, et l’expansion coloniale, qui lui a procuré tant de prestige et de puissance.

Avant 1850, l’alphabétisation fut un sujet de débat en Angleterre. Pour les radicaux, son développement était un signe de progrès social, tandis que chez les Whigs on craignait qu’il soit nuisible à l’ordre social. Au cours de cette période, l’alphabétisation était assurée par des associations privées et des philanthropes. Les écoles du dimanche (Sunday schools) rejoignaient environ deux millions d’élèves issus de la classe ouvrière dans des cours gratuits vers 1850. De leur côté, les mechanics’ institutes s’adressaient à l’élite de la classe ouvrière. Vu la cherté du livre, nombre d’associations publièrent des brochures bon marché sur divers sujets à l’intention des classes populaires. Mais la Bible faisait partie des livres incontournables dans toutes les classes de la société. Elle était dans chaque foyer, à la campagne comme à la ville. Lue, relue année après année, jamais démodée, transmise de génération en génération, lecture intensive par excellence, la Bible a été pendant longtemps le tout premier livre avec lequel les enfants anglais apprenaient à lire, et c’était également le livre de prix des Sunday schools. Elle fut publiée dans toutes les langues du Royaume-Uni : l’anglais, le gallois, le gaélique, l’irlandais, le dialecte de l’île de Man et le français dans les îles Anglo-Normandes. À côté de la Bible, l’autre livre le plus populaire fut sans conteste le Common prayer book.

Edward Edwards est reconnu comme le pionnier des bibliothèques publiques en Angleterre. Il a été l’artisan d’une première loi en 1850. Cette loi n’a pas imposé la création des bibliothèques publiques. Elle a simplement donné aux villes de plus de 10 000 habitants la possibilité de prélever une taxe d’un demi-penny par livre sterling, pour financer la construction ou l’achat de bâtiments pour une bibliothèque publique. Les bibliothèques publiques connurent un début fort lent. Elles furent boudées par les classes populaires, et encore davantage par les classes moyennes et supérieures, qui demeuraient fidèles à leurs subscription libraries ou à leurs circulating libraries, longtemps bastions de conservatisme et de moralité, qui leur assuraient par abonnement l’accès aux nouveautés d’édition. À la fin du 19e siècle, entre 1897 et 1913, Andrew Carnegie contribua fortement à l’essor des bibliothèques publiques, en finançant la construction de 295 de celles-ci. La Library Association, créée en 1877, a obtenu sa charte royale en 1898 et a alors mis sur pied ses premiers examens d’un programme professionnel à l’intention des bibliothécaires.

À l’instar d’autres pays européens, comme la France et l’Allemagne, l’Angleterre connut à la fin du 19e siècle, avec la maison H.W. Smith, ses « bibliothèques de gare », ses bibliothèques de location, la publication de romans populaires, de journaux bon marché et de penny magazines. Ces diverses publications visaient au premier chef les classes populaires dans une Angleterre qui, en 1900, avait alphabétisé 97 % de sa population.

La période allant de 1914 à 1945 vit des changements considérables en ce qui concerne la lecture en Angleterre. L’auteure qualifie la lecture de cette génération tragique de « lecture consolatrice ». La Première Guerre mondiale a fait progresser la lecture des Anglais dans toutes les classes de la société, adultes et enfants, population civile et forces armées. Deux types de livres ressortent nettement : les livres portant sur la guerre et les livres de fiction comme moyen d’évasion. Une nouvelle loi des bibliothèques publiques, en 1919, fit beaucoup pour imposer cette institution. L’entre-deux-guerres vit la naissance des clubs de livres et de la paperback revolution de Penguin. La Deuxième Guerre mondiale accrut considérablement le nombre de lecteurs, en dépit de la destruction, à la suite des bombardements, des bibliothèques publiques de Coventry, de Plymouth, de Liverpool, d’Exeter et du British Museum qui perdit 200 000 volumes.

Ce volume, qui constitue la première synthèse en langue française sur la lecture en Angleterre au 19e et au cours de la première moitié du 20e siècle, nous livre des informations nouvelles sur l’alphabétisation et les bibliothèques publiques dans ce pays. Nous y apprenons que l’alphabétisation a progressé avec lenteur et a dû surmonter de nombreux obstacles, tandis que les bibliothèques publiques ont émergé difficilement et ont dû vaincre des préjugés tenaces, tant de la part des classes populaires que des classes supérieures. Ce livre est en somme une contribution importante à l’étude comparée de la lecture dans les pays occidentaux.

20 janvier 2011

Accueillir les publics : comprendre et agir

Miribel, Marielle de. Accueillir les publics : comprendre et agir. Paris, Cercle de la librairie, 2009. 512 p. Collection Bibliothèques

L’auteure, qui est conservateur en chef de bibliothèque à Médiatix (Centre régional de formation aux carrières de bibliothèques de la région Île-de-France, à Saint-Cloud), nous offre un volume qui s’adresse tant aux bibliothèques désireuses de former leur personnel à l’accueil qu’aux agents qui pratiquent l’accueil en bibliothèque. Pour elle, accueillir le public est un métier qui recouvre de nombreuses aptitudes. Accueillir le public, ou plutôt les publics, en bibliothèque est une responsabilité qui engage l’équipe et l’ensemble des services de la bibliothèque. L’accueil est une fonction transversale, stratégique et une interface entre services internes et services publics. L’accueil est aussi une aptitude relationnelle.

C’est le rôle de la bibliothèque de s’adapter à son environnement, et non l’inverse. C’est à elle de se préoccuper de conquérir et de fidéliser ses lecteurs, ce qui signifie les connaître et s’adapter le mieux possible à leurs demandes, besoins, aspirations, dans le respect des missions. Et l’objectif de ce livre est de proposer aux bibliothécaires des outils à cette fin.

Pour Marielle de Miribel, le bibliothécaire est un médiateur culturel, intermédiaire entre lecteurs et savoir, entre lecteurs et société. Cette médiation du bibliothécaire est plurielle. Elle est non seulement culturelle (dans son rôle entre le savoir et ses lecteurs), sociale (dans son rôle de médiation entre les usagers et les lecteurs eux-mêmes), mais aussi institutionnelle et politique (dans son rôle de médiateur des lecteurs auprès des instances politiques et administratives). Le bibliothécaire est un passeur, « passeur de mots, de messages, de connivence, d’enthousiasme, de croyances, d’espoir ».

Pour la démonstration de ses propos sur l’accueil, l’auteure applique à la bibliothèque les théories de l’organisation, dont celles d’Henry Mintzberg, les théories de la communication, de Palo Alto, de Claude Shannon et de Roman Jakobson, et les théories de l’analyse transactionnelle pour gérer les conflits et les décalages d’ordre culturel ou organisationnel.

Pour attirer ses publics, la bibliothèque dispose, en dehors des compétences professionnelles et relationnelles du personnel, d’atouts ou d’« arguments de vente ». Ce sont ses espaces, ses collections et les modes de fonctionnement et de mise en œuvre de ces différentes ressources. On insiste dans ce volume sur l’importance de l’organisation de l’espace, des lois de circulation, des carrefours stratégiques, des postes d’accueil. Il en est de même pour la localisation des collections, qui peut se matérialiser en de nombreux lieux de lecture à vocations différentes. On y présente la signalétique, qui est une partie non négligeable de l’accueil des lecteurs en bibliothèque. En effet, elle donne à voir, de manière claire et permanente, la façon dont la bibliothèque considère ses publics par le choix et la mise en œuvre des informations qu’elle leur transmet par ce canal, essentiel dans les grandes bibliothèques, utile dans toutes les bibliothèques.

Il y a nécessité d’établir une typologie des publics. Il y a variété d’usagers dans les bibliothèques publiques et il y a diversité d’étudiants et de professeurs dans les bibliothèques universitaires. Il est important de créer un cadre de référence qui est, en fait, la clé de compréhension des enjeux de valeurs, de cultures, de croyances et d’expériences qui se jouent dans les relations à l’œuvre dans une bibliothèque. Il est impérieux de créer ce cadre de référence avec diverses clientèles, comme les adolescents, les handicapés, les minorités.

Les compétences relatives à l’accueil sont des compétences humaines (curiosité, exercice de l’autorité, vivacité), relationnelles (patience, égalité d’humeur, diplomatie), professionnelles (connaissance des fonds, des publics, des règles). Pour reprendre le titre de l’ouvrage, « Accueillir les publics : comprendre et agir », c’est être soi-même à l’aise, mettre à l’aise les lecteurs, savoir gérer les situations difficiles.

Ce volume, rempli de tableaux, de diagrammes et d’encarts, riche sur le plan documentaire, rend compte en fait de tous les conflits et situations qui peuvent se produire en bibliothèque entre un bibliothécaire et un lecteur, en consacrant un long développement à la référence et au comportement du bibliothécaire,  professionnel de la médiation.

Madame de Miribel, qui a beaucoup fréquenté nos congrès, connaît bien la situation bibliothéconomique québécoise. Elle fait référence dans son livre à des textes de bibliothécaires d’ici et donne à plusieurs reprises en exemple la Grande Bibliothèque pour expliciter ses propos. C’est un ouvrage à la fois théorique et pratique, riche d’informations,  sur un sujet capital de la discipline et de la profession.

20 janvier 2011

La Grande Bibliothèque et le monde des bibliothèques au Québec, cinq ans après

Si la Grande Bibliothèque fête, en 2010, ses 5 ans de fonctionnement, la bibliothèque publique moderne souligne la même année ses 50 ans d’existence au Québec. En effet, à la suite de la première et seule Loi des bibliothèques publiques, votée par le gouvernement de Paul Sauvé le 17 décembre 1959, c’est à l’été 1960 qu’est créé le Service des bibliothèques publiques et qu’est nommé son premier directeur, Gérard Martin.

À l’occasion du cinquième anniversaire de la Grande Bibliothèque, il est opportun d’évaluer ses interrelations avec l’ensemble des bibliothèques publiques et de mesurer son impact sur le développement de la lecture publique au Québec. La Grande Bibliothèque du Québec est née, rappelons-le, des éditoriaux de Lise Bissonnette dans le journal Le Devoir et de la volonté du premier ministre Lucien Bouchard de doter le Québec d’une institution consacrée au livre et à la lecture. Le projet, étudié par un comité présidé par l’ex-ministre des Affaires culturelles Clément Richard, entériné lors du Sommet sur le livre et la lecture en 1998, a été voté unanimement par l’Assemblée nationale la même année.

Si le projet de Grande Bibliothèque suscitait un intérêt certain lors de sa création, il ne manquait pas de soulever alors un certain nombre d’interrogations. La Grande Bibliothèque était une bibliothèque d’un genre nouveau. À l’origine, elle n’était ni nationale, ni municipale, ni universitaire, mais publique, ouverte à tous, gratuite. Mais elle n’était pas une bibliothèque publique selon les canons habituels et les définitions acceptées. Par la loi qui l’a instituée, la Grande Bibliothèque du Québec est une institution nationale constituée en corporation et dirigée par un président-directeur général et un conseil d’administration. Comme elle regroupait la collection de la Bibliothèque centrale de la Ville de Montréal et la collection de diffusion de la Bibliothèque nationale du Québec, on se demandait au tournant des années 2000 si elle serait la Grande Bibliothèque du Québec ou de Montréal, à défaut pour la ville de Montréal de posséder elle-même une bibliothèque de grande ampleur, ou si elle se prendrait pour la Bibliothèque nationale du Québec, compte tenu de la visibilité que lui donnerait la diffusion de la collection nationale. On craignait aussi que les établissements d’enseignement universitaire ou collégial situés dans l’environnement de la Grande Bibliothèque s’appuient sur celle-ci pour leurs services documentaires. La construction de cette Grande Bibliothèque serait-elle construite au détriment du développement des bibliothèques publiques de Montréal et du Québec? À ces questions, les actions posées au cours des années qui ont suivi ont apporté réponse.

La décision de séparer à l’intérieur de la bibliothèque la collection universelle de prêt et de référence de la collection nationale constituait, dès la conception de l’institution, une sage décision qui distinguait nettement les deux composantes de cette bibliothèque. Quant à la fusion avec la Bibliothèque nationale du Québec, elle n’avait pas été prévue à l’origine du projet en 1998. Réalisée en 2002, elle a levé l’imbroglio qui pouvait se développer entre les deux institutions. Cette fusion créait ce qu’on a appelé pendant quelques années la nouvelle Bibliothèque nationale du Québec. Une nouvelle fusion, en 2006, formant Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), a modifié, elle aussi, l’institution prévue à l’origine, ce qui a fait dire à Lise Bissonnette, en 2008, que   « par sa taille, la diversité de ses missions et sa présence territoriale, Bibliothèque et Archives nationales du Québec est devenue la plus importante institution culturelle du Québec ».

La création de la Grande Bibliothèque avait pour but de procurer à Montréal une grande bibliothèque publique, à l’instar d’autres grandes villes nord-américaines, notamment Toronto, Vancouver, Denver, San Francisco. Il s’agissait aussi de redynamiser et de consolider d’éclatante façon le réseau des bibliothèques publiques, en donnant aux citoyens de la Ville de Montréal, de l’agglomération montréalaise et aussi du Québec une collection de large taille diversifiée quant aux supports, ainsi que d’offrir, parmi ses services, une expertise en bibliothéconomie à l’ensemble des bibliothèques publiques québécoises. La qualité de l’édifice de la Grande Bibliothèque, soulignée et par les experts et par les usagers, et son exceptionnelle situation géographique à l’intersection des lignes du métro ont été, dès l’ouverture, des facteurs importants de fréquentation élevée. Le bibliothécaire français Michel Melot a bien raison d’affirmer que le premier livre d’une bibliothèque est son édifice. L’ouverture de la Grande Bibliothèque a démontré avec éclat qu’une fréquentation élevée et enthousiaste des citoyens suivait une offre de service riche et de qualité. Le niveau de fréquentation, qui a surpris les prévisions les plus optimistes de ses protagonistes, ne s’est jamais démenti depuis 2005. Après cinq ans de fonctionnement, la raison n’en est certes plus la nouveauté. Quatorze millions de visites, vingt-deux millions de livres empruntés depuis cinq ans, près de 300 000 abonnés, dont 65 000 à distance, cela fait de la Grande Bibliothèque la bibliothèque la plus fréquentée de la Francophonie, dépassant par ses résultats les bibliothèques centrales de Toronto, de Vancouver et des grandes villes américaines.

De par son mandat, la Grande Bibliothèque vise à desservir, grâce aux technologies de l’information et des communications, l’ensemble des citoyens du Québec. Cette mission territoriale, la fourniture des services de bibliothèque à distance, devenait possible non seulement par le prêt entre bibliothèques et un site Web, mais aussi par la mise en place d’un véritable portail (la bibliothèque numérique) sans cesse enrichi. Il faut mentionner que la fusion avec les Archives nationales concourt à la réalisation de cet objectif par l’ajout d’une dizaine de centres régionaux que les Archives nationales possèdent dans les villes principales des diverses régions du Québec. La fréquentation du portail de BAnQ est impressionnante : 3 650 000 visites en 2008-2009. Cette statistique rend compte du succès de cet outil de diffusion auprès des usagers.

Depuis la conception et la réalisation du projet de la Grande Bibliothèque, Lise Bissonnette a réaffirmé, dans ses écrits et ses conférences, le rôle culturel des bibliothèques publiques, étant bien entendu que la culture recouvre toutes les facettes de l’activité humaine et ne relève pas d’une conception élitiste de la bibliothèque. Sans nier les aspects informationnels, économiques et sociaux de la bibliothèque, elle affirme haut et fort la primauté de la culture :

« Ce n’est pas en nous substituant aux hôtels de ville, aux agences d’information, aux médias, aux chambres de commerce, aux groupes communautaires que nous apporterons notre pierre aux mutations actuelles de nos sociétés, mais en tablant sur notre spécificité culturelle, qui est réelle. »

Il est certain que pour elle la bibliothèque publique ne doit pas devenir un supermarché de l’information. Les nombreux textes produits par madame Bissonnette concernant le rôle culturel de la bibliothèque publique, au cours d’une décennie à la tête de la Grande Bibliothèque, ont eu une influence certaine sur la vision de la bibliothèque publique au Québec. Ils ont permis un rééquilibrage dans les diverses missions attribuées à ce genre de bibliothèque.

Un observateur des bibliothèques publiques, Jean-Paul Baillargeon, a écrit dans son Plaidoyer pour une bibliothèque publique culturelle (2007) que la vie d’une bibliothèque se prête mal à la médiatisation. Pourtant, la Grande Bibliothèque a été et est encore grandement présente dans les médias, et cela a contribué sans conteste à sa notoriété et à son succès. Toute l’information dispensée sur cette bibliothèque, de même que les débats publics qui ont entouré sa création, son ouverture en 2005, son fonctionnement et son succès de fréquentation, repris récemment lors du cinquième anniversaire, ont profité et profitent sans nul doute encore à la connaissance de la bibliothèque publique et à son développement dans l’ensemble du territoire québécois. Toute la publicité entourant la Grande Bibliothèque a permis de diffuser un discours positif sur la bibliothèque publique, son rôle, sa mission, son action. La bibliothèque publique est de plus en plus partie prenante du développement culturel des municipalités, et les réunions annuelles de l’organisme Les Arts et la Ville, qui regroupe depuis 1987 municipalités et organisations culturelles, prennent en compte cet aspect.

Le Sommet tenu à Québec en 1998 a donné lieu à la mise en place de la Politique du livre et de la lecture. Parmi les constats de ce Sommet, on notait que le pourcentage des abonnés aux bibliothèques publiques stagnait depuis le début des années 1990 à 31 %. Quant à la proportion de livres par habitant dans ce genre de bibliothèque, elle s’établissait à 1,91 en 1995 et à 2,28 en 2000, et on visait un objectif de 3 livres par habitant en 2003, 5 ans après le Sommet. Les résultats dévoilés par l’Observatoire de la culture et des communications pour l’année 2007 confirment hors de tout doute l’apport de la Grande Bibliothèque à l’atteinte des objectifs de la politique de lecture publique. En 2007, 35,8 % des Québécois sont inscrits à une bibliothèque publique, quand ce taux est de 42,4 % en Ontario, de 50,2 % en Colombie-Britannique, de 55 % aux États-Unis et de seulement 19 % en France. L’objectif de 3 livres par habitant a été atteint cette année-là, alors que la moyenne est de 2,9 en Ontario, de 2,8 en Colombie-Britannique et aux États-Unis. Les prêts de livres par habitant ont augmenté à 6,2, inférieurs tout de même aux 9,9 en Ontario, aux 11,4 en Colombie-Britannique et aux 7,4 aux États-Unis. Les dépenses par habitant, 39,82 $, se comparent bien à celles de l’Ontario (46,22 $), de la Colombie-Britannique (39,74 $) et des États-Unis (34,95 $).

Les carences du réseau des bibliothèques publiques québécoises concernent le personnel professionnel des institutions. Si le nombre de bibliothécaires est de 431 au Québec, soit 0,59 bibliothécaire pour 10 000 habitants, il est de 1 333 en Ontario (1,14), de 487 en Colombie-Britannique (1,15), de 47 151 aux États-Unis (1,61). Le nombre de bibliothécaires professionnels était de 300 en 1995 et de 304 en 2000. L’augmentation considérable à 431 en 2007 s’explique en grande partie par le personnel nouveau requis pour la mise en service de la Grande Bibliothèque. L’étude de l’Observatoire démontre qu’il faudrait doubler le nombre de bibliothécaires professionnels pour rejoindre la moyenne de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Quant à l’atteinte du taux de trois livres par habitant, elle est le résultat des achats massifs effectués par la Grande Bibliothèque.

En 2007, le budget total des bibliothèques publiques québécoises atteignait 303 millions de dollars. Si, en 1995, la contribution des municipalités comptait pour 82,4 % de ce budget et celle du gouvernement du Québec pour 11,3 %, l’année 2007 voyait la contribution des municipalités descendre à 72,2 % pendant que celle de Québec augmentait à 23,5 %. La différence entre les données de ces deux années vient essentiellement de la contribution additionnelle du gouvernement du Québec au financement de ce grand projet culturel qu’est la Grande Bibliothèque. Par ailleurs, les sommes accordées à la Grande Bibliothèque n’ont pas empêché le ministère de la Culture et des Communications de verser entre 2003 et 2010 près de 60 millions de dollars dans des projets d’aide aux immobilisations de bibliothèques publiques.

Conclusion

À l’échelle nord-américaine, la bibliothèque publique québécoise, avec un demi-siècle d’existence, apparaît comme une institution encore jeune. Il ne faut pas être surpris outre mesure si elle est, sous plusieurs aspects, encore en situation de rattrapage par rapport à ses voisines. À l’heure des bilans, on se doit de faire un constat nuancé. Le chemin parcouru est considérable et l’œuvre réalisée est impressionnante. La population est desservie à 95,3 % par des bibliothèques municipales autonomes et par des bibliothèques régionales en milieu rural, et l’on ne compte plus maintenant le nombre de belles réalisations dans les bibliothèques du Québec. L’ouverture de la Bibliothèque Gabrielle-Roy dans le quartier Saint-Roch de Québec en 1983 était un événement. L’ouverture de la Grande Bibliothèque au centre-ville de Montréal en 2005 en fut un autre. La création de ces deux bibliothèques de grande dimension, à quelques décennies de distance, ressort, dans l’aventure de la lecture publique en terre québécoise, comme deux actions majeures.

Depuis cinq ans, la Grande Bibliothèque s’est avérée être le navire amiral du réseau des bibliothèques publiques, selon le souhait de ses concepteurs. Elle a indéniablement contribué au développement des bibliothèques publiques dans l’ensemble du territoire québécois. Son impact sur l’essor de la lecture publique est perceptible. Elle a été souvent, pour les citoyens qui la fréquentent avec assiduité, la « découverte » de la bibliothèque publique moderne. En 1999, Denis Vaugeois avait écrit avec prémonition : « La Grande Bibliothèque sera un succès si elle provoque un solide mouvement de solidarité à son endroit. » Cinq ans après, il est indiscutable que ce mouvement existe.

Références

Bissonnette, Lise. 2003. « Bibliothèque publique et transmission de la culture », Documentation et bibliothèques, vol. 49, no 2 (avril-juin), p. 57-60.

« Dossier: La Grande Bibliothèque : au service des Québécois depuis 5 ans », À rayons ouverts, no 83 (printemps-été), p. 3-39.

« Dossier: Ouverture de la Grande Bibliothèque », À rayons ouverts, no 63 (printemps), p. 4-20.

Lajeunesse, Marcel. 2009. « Bibliothèques publiques du Québec : une institution stratégique pour le développement culturel », Bulletin des bibliothèques de France, tome 54, no 3, p. 64-72.

Lajeunesse, Marcel. 1999. « La Grande Bibliothèque et le monde des bibliothèques au Québec », L’Action nationale, vol. 89, no 7 (septembre), p. 79-87.

Leroux, Éric et Marcel Lajeunesse. 2007. « Le gouvernement du Québec et sa Politique de la lecture et du livre de 1998 : les objectifs et les réalisations », Documentation et bibliothèques, vol. 53, no 1 (janvier-mars), p. 27-41.

Poulain, Martine. 2009. « Les bibliothèques françaises de 1990 à 2010 : l’entrée dans une ère nouvelle », in Histoire des bibliothèques françaises. Vol. 4: Les bibliothèques au XXe siècle. Paris : Cercle de la librairie, p. 1051-1094.

Observatoire de la culture et des communications. 2010. Statistiques en bref, no 58 (mars). Benoît Allaire. « Importante progression des bibliothèques publiques du Québec entre 1995 et 2007 », 24 p. www.stat.gouv.qc.ca/observatoire (consulté le 22 juillet 2010).

Marcel Lajeunesse a été professeur et directeur de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI). Il a notamment écrit Lecture publique et culture au Québec : XIXe et XXe siècles (Québec, Presses de l’Université du Québec, 2004) et Les Sulpiciens et la vie culturelle à Montréal au XIXe siècle (Montréal, Fides, 1982).