2 septembre 2011

À quoi ressembleront les bibliothèques en 2050? Quel sera l’avenir du livre dans les 40 prochaines années? Ce genre de prospective, déjà difficile pour les spécialistes de la chose, exige d’être un visionnaire capable d’identifier les tendances lourdes, d’évaluer les changements socioculturels et d’anticiper les inventions technologiques susceptibles de transformer radicalement la manière dont nous accédons à l’information.
Il y a 40 ans, qui aurait pu prévoir que le développement de l’Internet et des outils informatiques comme les moteurs de recherche et les bibliothèques virtuelles révolutionnerait l’univers de la documentation? Peu de gens du métier auraient pu anticiper ces mutations du monde de l’information. Mais, de tous ceux qui se sont essayés à ce genre d’exercice, les plus imaginatifs demeurent peut-être les auteurs de science-fiction. En effet, dans leurs efforts de concevoir le futur, ceux-ci ont fait l’inventaire des désirs et des peurs qui nous animent et qui influenceront sans doute le futur. Les écrivains de science-fiction ont-ils quelque chose à nous dire sur la place des bibliothèques dans le monde de 2050?
Les écrivains du XIXe siècle n’ont pas eu conscience que la société victorienne dans laquelle ils vivaient changerait radicalement dans les décennies suivantes. Par exemple, dans le roman utopique Cent ans après ou l’an 2000 d’Edward Bellamy, publié en 1888, la bibliothèque est surtout un lieu de confort et de socialisation, reflet fidèle des clubs privés dont les gens fortunés faisaient partie : « nous cédâmes à la tentation de deux fauteuils bien rembourrés qui nous tendaient les bras, et nous nous mîmes à causer au fond d’une alcôve garnie de livres. »(1)
Même chose dans une autre anticipation imaginée par Charles Cutter (l’inventeur des nombres de Cutter) en 1883, où il explore la bibliothèque publique de Buffalo après un siècle de développement, soit en 1983. Le service au comptoir y est toujours divisé en trois sections : pour les enfants, les hommes… et les femmes.(2)
Comme on le voit, la prospective des changements sociaux demeure le plus souvent le talon d’Achille de ce genre de prévision. Car ce n’est pas l’anticipation des progrès techniques qui fait défaut. Au contraire, Cutter imagine que la bibliothèque est connectée à toutes les autres bibliothèques du pays, qu’elle est ouverte tous les jours et qu’elle offre aux usagers la possibilité d’entendre des livres parlés lus par des machines.
Au XXe siècle, des visionnaires tels que H.G. Wells et Vannevar Bush entrevirent la révolution que pouvaient amener de nouvelles solutions de stockage et d’accès à l’information, grâce à leurs notions du « World Brain » et du « memex ». Mais bien d’autres se sont fourvoyés dans des projets sans lendemain qui, l’espace d’une décennie ou deux, paraissaient des dynamiques d’avenir, comme les systèmes de tubes pneumatiques, les technologies mécanisées de classement et les méthodes audiovisuelles des années 1970.
Les dernières décennies ont vu la construction de nouvelles grandes bibliothèques, dont la Bibliotheca Alexandrina, la bibliothèque François-Mitterrand de la BNF et, plus près de nous, la Grande Bibliothèque du Québec. Ces avatars de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie ont souvent été utilisés en science-fiction, pour leur vertu de totalité et de globalité, glorifiant le paradigme impossible de la collection universelle.
Par exemple, dans ces bibliothèques immenses qui se veulent les héritières des Ptolémée, nommons seulement le Knowledge Park de Stephen Franklin (1972), racontant l’effort international pour reconstruire le rêve utopique de la grande bibliothèque alexandrine, près de Cochrane, en Ontario; la Fondation de la planète Terminus, toute entière vouée à la rédaction de l’Encyclopedia Galactica; et même la Grande Bibliothèque du LIe siècle, vide de lecteurs, où le Doctor Who ne rencontrera que des archéologues perdus dans cette forêt de papier.
Toutefois, si ces efforts de mettre sur pied de grandes bibliothèques demeurent un désir cher aux écrivains, le monde numérique semble lui être une menace sérieuse. En effet, dans Rainbows End (2006) de Vernor Vinge, on envisage la destruction de la bibliothèque académique de l’Université de Californie, rendue obsolète et superflue par les omniprésentes banques de données.
Ainsi, une corporation propose de numériser la collection complète de la UCSD Geiseil Library, en déchirant toutes les pages des livres et en les faisant passer dans un tube où elles seront photographiées sous de multiples angles. En examinant les bords déchirés de chacune des pages, uniques en soi, un logiciel de reséquençage, emprunté à la génomique, pourrait réassortir les images et reconstruire électroniquement les livres (avec, bien entendu, un pourcentage d’erreurs dû aux pages manquantes ou aux erreurs de lecture du logiciel). Le projet est d’autant plus plausible qu’il rappelle les efforts de numérisation entrepris par Google afin de rendre accessibles par Internet des millions de livres. Et à la fin de l’ouvrage, on découvre que les Chinois ont commercialisé l’équivalent de la British Library sur une carte de données de 128 pétaoctets, qu’on peut se procurer à peu de frais!
D’autres exemples révèlent ce danger pour le monde de l’imprimé. Dans un épisode des New outer limits, intitulé « Stream of consciousness » (1997), la population du futur est liée mentalement à l’équivalent de l’Internet, le Stream. Lorsqu’ils ont besoin d’une information, les habitants peuvent se brancher directement à ce réseau électronique neuronal. Les bibliothèques ne sont plus alors que des coquilles vides, privées de lecteurs, sans finalité aucune. Ce n’est que lorsque le Stream mettra leur vie en danger qu’il leur faudra réapprendre la lecture et la consultation des livres.
À juste titre, la bibliothèque sur papier peut donc être considérée comme l’ultime dispositif de sécurité de notre civilisation : en cas d’urgence, brisez la glace et lisez ce livre. Et les auteurs de science-fiction ne se gênent pas pour dire et redire que les livres imprimés seront toujours nécessaires, car l’information virtuelle est elle aussi à la merci de dangereux adversaires, que ce soit l’effacement par une impulsion électromagnétique, le risque – intentionnel ou non – de corruption des données, ou tout simplement le manque d’électricité pour faire fonctionner les appareils en cas de panne.
On voit donc que malgré leur accessibilité instantanée, qu’elles soient utiles et peut-être même plus performantes que l’imprimé, les ressources électroniques n’empêchent pas l’amour des livres et la nostalgie de l’écrit.
Pour beaucoup d’auteurs de science-fiction, l’arrivée des livres électroniques marquent la disparition des bibliothèques, ainsi que des librairies. Par exemple, pour Stanislaw Lem et Greg Bear, le livre numérique et l’accès à l’information électronique signeront, quelquefois avec regret et nostalgie, la mort de la bibliothèque.
Celles-ci sont alors remplacées par leur équivalent virtuel. On peut les retrouver sous diverses formes dans plusieurs romans de science-fiction, notamment dans les ouvrages cyberpunks tels que Neuromancien (1984) de William Gibson et Les mailles du réseau (1988) de Bruce Sterling. Et bien avant ces auteurs, d’autres écrivains avaient imaginé des ordinateurs de poche qui communiquaient avec des ordinateurs centraux et des bases de données. C’est le cas de Niven et Pournelle dans La paille dans l’œil de Dieu (1974).
Mais la plupart du temps, ces bibliothèques virtuelles ont la même apparence que les bibliothèques physiques, sauf qu’elles se situent dans le cyberespace d’une réalité virtuelle consensuelle, comme dans le roman Oblique (1997) de Greg Bear, censé se dérouler en 2055.
Déjà plus de 40 bibliothèques de ce type existent dans l’univers virtuel de Second Life, un espace en ligne peuplé officiellement par 7 millions d’avatars. La plupart se trouvent dans un endroit nommé Cybrary City, sur Info Island, un espace dédié aux bibliothèques afin que celles-ci puissent établir leur présence dans le monde virtuel et offrir leurs ressources locales.(3) Se peut-il qu’un des avenirs possibles de nos bibliothèques publiques passe par cette transition vers un lieu immatériel où nos documents ne seront plus que l’essentielle information qu’ils contiennent?
La plupart des bibliothèques du futur imite le fonctionnement des bibliothèques publiques d’aujourd’hui. Mais les auteurs de science-fiction, toujours à la recherche d’un cauchemar particulier, s’inspirent des expériences heureuses ou malheureuses qui touchent au service à l’usager. C’est ainsi que, dans certains cas, l’accès à l’information est tarifé. Ce peut être une faible cotisation mensuelle qui permet de consulter le système mondial de bases de données ou, quelquefois, des frais pour chaque question posée lors d’une consultation de référence. Ainsi, dans le film A.I. Intelligence artificielle (2001) de Steven Spielberg, les protagonistes entrent dans un commerce où ils pourront recevoir les réponses à leurs questions. Le scénario affirme qu’il existe 40 000 de ces boutiques aux États-Unis et qu’elles sont ouvertes 24 heures sur 24. Ces endroits sont dénués de livres et ne comportent comme mobilier que quelques chaises et un écran. Le bibliothécaire artificiel leur fournira un service de référence en retour d’un paiement : deux questions coûtent cinq dollars, avec en prime une question gratuite. Comme l’affirme un des protagonistes : « À notre époque, […] rien ne coûte plus cher que l’information. »
Dans d’autres romans à saveur dystopique, les protagonistes sont écartés du fonctionnement de la société civile parce qu’ils n’ont pas accès à une information libre et fiable. La bibliothèque publique, avec son ensemble de services universels et gratuits, constitue donc la pierre d’achoppement d’une société démocratique.
Sans doute, une des principales innovations technologiques de la dernière décennie est-elle le développement et la mise en marché à grande échelle du livre électronique, sous la forme de liseuses électroniques (le Kindle d’Amazon, le iPad d’Apple, le Nook de Barnes and Nobles, le LIBRiele de Sony, le Kobo, etc.) et des divers formats des fichiers qui leur sont associés. Ces cyberlivres – livres électroniques, livrels, lybers et autres variantes – circulent déjà depuis longtemps dans les ouvrages et films de science-fiction. Ainsi, les Kindle et autres tablettes numériques ont la même apparence que les PADD (Personal Access Display Device) de la série télévisée Star Trek : la nouvelle génération, apparus pour la première fois en 1987. (Beaucoup de gens ont d’ailleurs remarqué la similitude entre les liseuses récentes et les PADD de Star Trek. Comme pour beaucoup d’autres artefacts technologiques modernes, tels téléphones cellulaires – du genre flip phones – et GPS, il serait intéressant d’étudier l’influence des gadgets d’Hollywood et des autres idées de science-fiction sur le design de ces objets courants.)
C’est Ben Bova dans Cyberbooks (1989) qui a le premier décrit les résistances du monde de l’édition devant l’abandon du paradigme imprimé. Bien que l’ouvrage de Bova soit d’abord une satire de cet univers commercial, les embûches rencontrées par les imprimeurs, les vendeurs, les distributeurs et les libraires annoncent les difficultés économiques réelles qu’entraîne aujourd’hui l’introduction des e-books. Notons que le héros du roman voit d’abord ses efforts voués à l’échec mais que, en dernière analyse, un demi-siècle après la mise en marché des cyberbooks, ceux-ci ont complètement détrôné l’imprimé.
Toutefois, ce n’est pas la première mention des livres électroniques. Ceux-ci avaient déjà été imaginés par Stanislaw Lem, il y a 50 ans, dans son roman Retour des étoiles (1961). Dans le futur proposé par l’auteur, les livres sont remplacés par un « opton », un appareil semblable au livre classique mais ne possédant qu’une seule feuille et qui peut montrer des pages successives de texte au simple toucher. Il s’agit sans doute de la première anticipation du papier électronique. Mais il va plus loin en précisant que le public préfère le « lecton », un appareil qui lit les ouvrages à voix haute et dont on peut régler le tempo, la modulation et même la voix – une sorte de baladeur numérique avant la lettre. Peut-être que l’avenir appartiendra à ce genre de lecteur automatisé – qui se révèle déjà utile pour les non-voyants – si les logiciels de synthèse vocale s’améliorent. Mais, dans ce cas bien précis, Lem semble décrire un futur qui ne s’est pas matérialisé, c’est-à-dire la révolution audiovisuelle qui devait balayer l’écrit.
Si l’on en croit ces ouvrages de science-fiction, les tablettes électroniques de l’avenir accentueront encore plus le mariage entre le texte et les outils multimédias (dictionnaires, son et animation, hyperliens, etc.). Par exemple, Greg Bear, dans son roman La reine des anges (1990), décrit le LitVid, un mélange de texte et d’images offert via le Net. (Les idées futuristes de Bear lui valurent à l’époque d’être invité à parler de sa vision de l’avenir du multimédia chez Microsoft.)
Si le livre électronique semble d’ores et déjà bâtir un empire considérable, il ne fera sans doute pas disparaître définitivement le livre imprimé. En effet, en 1989, au congrès de l’American Booksellers Association, Isaac Asimov avait demandé à son audience d’imaginer un appareil que l’on « pouvait apporter partout, totalement portatif. Quelque chose que l’on pouvait consulter à volonté, qui pouvait être ouvert ou arrêté n’importe où dans son contenu, permettant à l’usager d’accéder à l’information de manière aisée et efficace […] Nous avons cet appareil. C’est appelé un livre. »(4) On oublie trop commodément que les inventions les plus simples sont encore les meilleures…
Mais le paradigme le plus important dans cette littérature du futur est sans doute celui touchant la place de la bibliothèque dans la société. La plupart des ouvrages de science-fiction envisage des sociétés du futur où la lecture est valorisée et où les bibliothèques demeurent des foyers de connaissance et des lieux de partage communautaire. Toutefois, si, pour un bibliothécaire, la sauvegarde de la sagesse des siècles passés passe par la défense des collections et la préservation physique des livres, certains auteurs ont compris la dynamique animant l’offre dans les bibliothèques publiques et poussent cette logique jusqu’à sa conclusion ultime. Ainsi, dans La vallée de l’éternel retour (1985) d’Ursula K. Le Guin, les Kesh vivent dans une société rurale et postindustrielle. Ce monde décentralisé possède un vaste réseau informationnel, la Cité de l’Esprit, dans lequel sont répertoriées toutes les connaissances. Les Kesh disposent d’une bibliothèque publique qui est le reflet de leur société, qui change, qui renaît et qui meurt continuellement : « Les livres que personne ne lit disparaissent; les livres que les gens lisent disparaissent après un certain temps. Les livres sont mortels. Ils meurent. Un livre est un acte; il prend place dans une époque, pas seulement dans un lieu. Ce n’est pas de l’information, mais une relation. » (Le Guin, 1985, p. 89).
Dans un monde où l’information de base est archivée électroniquement, l’utilité de l’imprimé se trouve diminuée. La préservation des nouveaux documents dépend de leur utilisation générale, tandis qu’une plus grande importance est donnée à la tradition orale. Libérés de l’obligation de gérer l’information, désormais organisée et archivée par les machines de la Cité de l’Esprit, les bibliothécaires peuvent alors s’investir plus profondément dans la vie de la communauté et élargir les services à l’usager – par exemple, en développant des activités créatives (poésie, théâtre, peinture, etc.), en se chargeant d’éducation et de formation continue, en cumulant des fonctions muséales et théâtrales, en se préoccupant du patrimoine populaire, etc.
C’est là une voie où la plupart des bibliothèques d’aujourd’hui se sont timidement engagées. Qu’adviendra-t-il dans 40 ans? Les bibliothèques, qui perdent le contrôle qu’elles détenaient sur la garde des connaissances, se réinvestiront-elles dans un rôle social qui reste à définir? Les tentatives actuelles de redéfinition des bibliothèques auprès de leurs usagers en sont probablement des indices.
Les habitudes et mécanismes changeants de lecture ont également été envisagés par les auteurs de science-fiction. Par exemple, la nouvelle L’originiste (1989), d’Orson Scott Card, décrit une bibliothèque du futur possédant un système d’indexation sophistiqué, avec renvois et hypertexte, préfigurant de quelques années l’accès domestique à l’Internet et ses logiciels de navigation.
D’abord, le travail des indexeurs lui parut évident. Il fit apparaître la première page de sa liste de questions sur le lecteur et commença à lire. L’appareil suivait le mouvement de ses pupilles, et chaque fois qu’il arrêtait son regard sur un mot, d’autres références surgissaient dans l’espace à côté de la page qu’il lisait. Il jetait alors un coup d’œil à l’une des références. Quand elle était patente ou sans intérêt, il passait à la suivante et la première s’écartait, tout en restant disponible. Si une référence l’intéressait, elle s’élargissait – quand il arrivait à la dernière ligne de la partie affichée – à une pleine page et venait se mettre devant le texte principal.
Puis, si ce nouveau matériau avait été indexé, il donnait lieu à de nouvelles références, et ainsi de suite, ce qui l’éloignait de plus en plus du document originel jusqu’à ce qu’il décide de revenir en arrière et de reprendre là où il en était resté. Jusque là, c’était ce qu’on pouvait attendre de n’importe quel index. Ce fut seulement en progressant dans la lecture qu’il commença à en percevoir la bizarrerie. Généralement, les références d’un index étaient liées à des mots importants, si bien que lorsqu’on désirait marquer une pause pour réfléchir sans faire apparaître toute une série de références dont on n’avait que faire, il suffisait de garder le regard sur un passage de mots creux, de phrases vides telles que « les choses étant ce qu’elles sont ». Mais lorsque Leyel s’arrêtait sur ces phrases vides, des références continuaient à apparaître quand même. Et au lieu d’avoir un rapport clair avec le texte, elles étaient parfois perverses, comiques ou critiques. […] Par habitude, son regard se porta sur les mots « que nous risquons de devenir si », que personne n’aurait jamais eu l’idée d’indexer. Pourtant, on l’avait fait. (Card, 1993, p. 405-406)
Qui aurait pu imaginer l’indexation universelle de milliards de textes, comme le font maintenant les moteurs de recherche Google et Bing, alors qu’il y a 40 ans, l’indexation KWOC et KWIC5 constituait le fin du fin en matière de repérage mécanisé de l’information? Demain, de nouvelles méthodes de recherche intégreront sans doute des techniques visuelles et gestuelles, aidées en cela par l’intelligence artificielle, comme le montre l’interface multitactile du film Rapport minoritaire (2002).(5)
Comment évoluera la profession dans la première moitié du XXIe siècle? On le comprendra, les auteurs de science-fiction ne sont guère intéressés à explorer les défis du service des ressources humaines dans le secteur bien particulier des sciences de l’information. Mais ils sont conscients que les problèmes d’accès à l’information devront être réglés par des spécialistes du domaine, versés dans les algorithmes de recherche et connaissant les diverses bases de données accessibles électroniquement.
C’est ainsi que le bibliothécaire des œuvres de science-fiction modernes est à l’image même de ses collections, une machine. Par exemple, bien qu’il ne soit pas appelé par ce nom, nous retrouvons la figure d’un bibliothécaire – holographique – dans le film A.I. Intelligence artificielle. Les protagonistes viennent prendre conseil auprès du Dr Sait-Tout, dont le personnage se présente sous la forme d’un dessin animé en 3D qui interagit activement avec eux en répondant à leurs questions. Ayant accès à toutes sortes de bases de données, il possède des connaissances encyclopédiques.
Ce bibliothécaire virtuel est un programme informatique d’intelligence artificielle, qui fait penser à Watson, le logiciel conçu par IBM dans le but de répondre à des questions formulées en langue naturelle. Rappelons que Watson a participé en février 2011 à trois épisodes du jeu télévisé Jeopardy!, au terme desquels il a remporté le jeu. Tout comme lui, le Dr Sait-Tout comprend les questions énoncées en langue naturelle et est capable d’y répondre par synthèse vocale. (En fait, Watson parle de manière plus sérieuse que le Dr Sait-Tout et doit interpréter les questions complexes qui lui sont posées sous forme d’énigmes, alors que l’on doit expliciter les questions en catégories compréhensibles pour l’hologramme du film de Spielberg. En moins de 10 ans, la réalité a dépassé la fiction!)(6)
Un autre exemple classique de bibliothécaire artificiel habite Le samouraï virtuel (1992) de Neal Stephenson. Dans ce roman, le protagoniste consulte régulièrement un bibliothécaire virtuel, qui est en fait un logiciel informatique capable d’examiner le contenu entier de collections électroniques et de résumer les résultats de ses recherches. Le programme possède une interface pseudo-humaine et s’habille d’un avatar, à l’image d’un documentaliste traditionnel : « Le bibliothécaire virtuel ressemble à un homme barbu dans la cinquantaine, d’un air plaisant, les yeux bleus lumineux et aux cheveux argentés, portant un chandail par-dessus une chemise de travail. La cravate est relâchée, les manches relevées. » (Stephenson, 1992, p. 22)
Ce « librarian daemon » est littéralement un homme-livre, tout comme le bibliothécaire holographique de la bibliothèque publique de New York de 2030, décrit dans la version récente du film La machine à explorer le temps (2002). Vox est tout à la fois bibliothécaire de référence, catalogue public et livre. Il est la somme des connaissances accumulées et la personnification anthropomorphisée de la bibliothèque.
Est-ce là une image crédible de l’avenir? Les bibliothécaires seront-ils remplacés par une armée de projections virtuelles, d’hologrammes informationnels manipulant eux-mêmes l’information se trouvant dans des banques de données immatérielles, penchés sur les lecteurs et leur susurrant des réponses à l’oreille, telles les figures du film Les ailes du désir (1987)? Aurons-nous encore besoin d’une bibliothèque (du grec biblion, livre, et thêkê, armoire) quand nous pourrons télécharger par téléphone des ouvrages entiers sur le papier électronique de nos liseuses numériques? Et ces encombrants amalgames de pulpe de bois mort, dont nous faisons volontairement ou non collection, seront-ils remplacés par un seule feuille de plastique contenant tous les livres du monde?
Bien que les auteurs de science-fiction débordent d’invention lorsqu’il est temps d’imaginer le futur, la plupart d’entre eux gardent une affection non équivoque pour le document imprimé. S’agit-il d’une inclination toute naturelle de la part d’écrivains pour leur instrument de travail ou d’une foi persistante dans les archétypes d’une profession plusieurs fois millénaire? Il n’en reste pas moins que le « centre informationnel » ou « la boutique de la connaissance » de demain ressemblera encore beaucoup à la bibliothèque d’aujourd’hui.
Et le livre, qu’il soit imprimé ou sous la forme d’une tablette numérique, sera encore présent. Le poids de la tradition fera en sorte que l’ouvrage de papier vivra encore plusieurs dizaines d’années.
Les futurs décrits dans les œuvres de science-fiction peuvent être évalués selon trois critères : leur possibilité, leur probabilité et leur désirabilité. Nous ne sommes pas esclaves de la technologie et pouvons façonner l’avenir en y imprimant notre système de valeurs, de manière à répondre aux désirs de la communauté. C’est à nous d’écarter les cauchemars dystopiques et de réaliser les bibliothèques de demain.
Bien que les auteurs de science-fiction ne soient pas d’accord avec moi, je dirai que rien n’est écrit d’avance!
1 – Bellamy, Edward. 1888. Cent ans après ou l’an 2000. [http://wikimaginaire.free-h.org/index.php/Cent_Ans_Apr%C3%A8s%2C_ou_l%27An_2000] (page consultée le 24 février 2010).
2 – Cutter, Charles A. 1883. « The Buffalo Public Library in 1983 », Library Journal, vol. 8 (Sept.-Oct.), p. 211-217. [http://en.wikisource.org/wiki/The_Buffalo_Public_Library_in_1983] (page consultée le 24 février 2010).
3 – Community Virtual Library [http://infoisland.org/about/] (page consultée le 24 février 2010).
4 – Gunn, James. 2005. Libraries in science fiction [http://www2.ku.edu/~sfcenter/library.htm] (page consultée le 24 février 2010).
5 – KWOC, KeyWords Out of Context, et KWIC, KeyWords In Context.
6 – Watson et le Dr Sait-Tout font penser à ce classique de la science-fiction : Un logique nommé Joe. Dans cette nouvelle qui date de plus d’un demi-siècle, un terminal ressemblant aux micro-ordinateurs d’aujourd’hui entreprend de répondre, avec succès, à toutes les questions qui lui sont posées, provoquant ainsi une petite révolution sociale. Leinster, Murray. 1946. « A logic named Joe », Astounding Science Fiction, (march) [http://www.baen.com/chapters/W200506/0743499107___2.htm] (page consultée le 24 février 2010).
| La photo Out of this world par sc63 est sous licence cc-by-sa source : Flickr |