Archives d'auteur

20 janvier 2011

La bibliothèque troisième lieu, vers une redéfinition du modèle de bibliothèque

Les bibliothèques traversent actuellement une période de crise identitaire. Le foisonnement d’enquêtes et d’études à leur sujet témoigne de ce climat d’inquiétude. Les pays pionniers en matière de bibliothéconomie, d’Europe du Nord ou de culture anglo-saxonne, ne sont pas épargnés. Ainsi, il y aurait eu plus d’une centaine de fermetures de bibliothèques au Royaume-Uni entre 2006 et 20091.

Cependant, à l’heure où l’on annonce parfois leur fin prochaine, menacées qu’elles sont par la dématérialisation du savoir et la multiplication des offres culturelles et de loisirs concurrentes, l’on assiste dans le même temps à une éclosion de bibliothèques d’un nouveau genre. On voit se profiler une mutation, une réinvention de la bibliothèque, voire son dépassement ou sa fusion dans un autre modèle, celui de la bibliothèque troisième lieu.

De nouvelles appellations

Il est symptomatique que les bibliothèques optent de plus en plus pour de nouvelles appellations : learning centres, learning resource centres, learning streets, learning hubs, learning malls, learning grids, research villages, idea stores, book bars, cultural centres2 ou encore discovery centres. Ces dénominations reflètent d’une part la mission de formation traditionnellement attachée aux bibliothèques dans le monde anglo-saxon, mais illustrent également l’évolution de leurs fonctions ainsi que la volonté d’associer à la bibliothèque une image plus moderne et plus engageante. On connaît, dans les domaines du marketing et de la publicité, le pouvoir évocateur du nom des produits, capable de susciter ou non l’adhésion. En fait, il importe ici de s’inscrire en rupture avec un univers de la bibliothèque, ressenti comme parfois trop institutionnel, trop formel ou trop austère, et d’évoquer un espace résolument positif, associé au plaisir, à l’instar des « champs libres » à Rennes, en France, dont le nom rappelle celui d’un café ou d’un restaurant.

La DOK de Delft, quant à elle, s’autoproclame de façon programmatique Library concept centre sur sa façade vitrée, juste au-dessus de son entrée principale. Elle se donne à voir comme un dispositif visant à revisiter le concept de bibliothèque, comme une sorte de laboratoire bibliothéconomique expérimental, et ne s’assigne rien de moins pour mission que d’être la bibliothèque la plus moderne au monde.

Une nouvelle image fondée sur le marketing

La bibliothèque travaille son potentiel d’attraction et cherche à se décliner en un lieu excitant, innovant, ludique, capable de rivaliser avec l’univers marchand. Elle n’hésite pas à s’inspirer de celui-ci. La démarche adoptée par les bibliothèques anglo-saxonnes ou nordiques relève pleinement du marketing. Comme le souligne Cora König, de la bibliothèque de Rotterdam aux Pays-Bas, l’expérience vécue à la bibliothèque contribue à forger son image de marque3. Il s’agit donc de la penser soigneusement afin de mieux répondre aux attentes du client, d’analyser ses besoins et de mettre en place des services capables de susciter chez lui un regain d’intérêt et de le fidéliser.

Dans le district de Tower Hamlets, un des quartiers les plus défavorisés de Londres, le projet des idea stores, première chaîne de bibliothèques au monde4, se fonde ainsi sur la plus vaste enquête marketing jamais menée pour un établissement public au Royaume-Uni. Il est ressorti de cette étude que la communauté reconnaissait certes l’importance de la bibliothèque et ses bienfaits pour la société, mais que les structures datant de l’époque victorienne ou des années 1960 souffraient d’un fort déficit d’image. Les bâtiments étaient perçus comme intimidants, sévères, peu accueillants et mal situés. La grande majorité de la population ne parvenait pas à s’approprier ces édifices, et usagers comme non-usagers s’accordaient pour estimer les services offerts par la bibliothèque inadéquats et en décalage avec l’époque actuelle5.

De nouveaux services calqués sur les attentes et les besoins des usagers

Les fruits de cette étude minutieuse ont permis de revisiter complètement le concept traditionnel de la bibliothèque et de le redéfinir afin de dissiper les stéréotypes négatifs qui lui étaient attachés, en fonction des attentes et des besoins spécifiques de la communauté de Tower Hamlets. Les idea stores ont multiplié leurs services et proposent une offre d’activités variées en un même lieu, un peu à la façon d’un centre commercial. Si l’offre en livres en reste l’élément central, les idea stores, conformément aux vœux exprimés par les usagers, proposent une palette de supports plus diversifiée, des équipements informatiques en très grand nombre, mais aussi la possibilité de prendre un café, de se restaurer, de faire garder ses enfants, d’assister à des manifestations culturelles, à des ateliers, de faire du sport, de se rendre dans un centre de santé, de se faire aider dans sa recherche d’emploi, de suivre des formations professionnelles ou simplement des cours de cuisine, de photo, pour le plaisir. Ces services sont contextualisés, construits selon les besoins spécifiques de la communauté à desservir.

Axées sur les besoins et les attentes des usagers, ces nouvelles bibliothèques proposent plusieurs services en leur sein ou pratiquent la colocation, à l’instar du John Pound Centre de Downham, près de Londres, ouvert en 2007 et qui remporte un vif succès auprès des adolescents et comprend, outre une bibliothèque avec café et centre informatique dédié à la jeunesse, un centre médical, de l’équipement sportif et une piscine. Autre exemple, le Millenium Centre de Norwich – dont la bibliothèque a été trois fois couronnée la meilleure au Royaume-Uni depuis son ouverture en 2001 – regroupe également, sous un vaste habitacle de verre, une librairie, un restaurant, un grand hall prévu pour des manifestations, une antenne de la BBC et un centre de formation. Les combinaisons peuvent se décliner à l’envi et représentent pour l’usager un gain de temps conséquent, ainsi qu’une bonification de son « expérience ».

Une nouvelle empreinte architecturale

Cette nouvelle génération de bibliothèques propose également une sémantique architecturale renouvelée. Souvent habillés de façades vitrées, dotés d’escaliers roulants, de néons, d’écrans rappelant la facture des espaces commerciaux et de loisirs, ces établissements déroulent des univers conviviaux et colorés, « tendance », parsemés de canapés et de chauffeuses. Ils proposent des bâtiments attrayants et vivants qui cherchent à mettre l’usager en confiance, à susciter son engouement. L’espace fonctionne en quelque sorte comme produit d’appel et fait partie intégrante de l’offre. Comme le mentionne la Canadienne Janine Schmidt, le client réclame un nouveau look, une nouvelle ambiance chaleureuse et à la mode. Cela lui permet de rompre avec une vision négative des codes de la bibliothèque traditionnelle et du service public, dont il estime souvent les prestations de qualité insuffisante et dénuées d’originalité. La bibliothèque doit au contraire l’attirer en combinant ressources culturelles et fantaisie, voire humour6. Les bibliothèques néerlandaises l’ont bien compris et rivalisent d’originalité, de créativité, en se parant d’éléments de mobilier et de décors innovants et atypiques. À une échelle plus modeste, le design pop des idea stores fait lui aussi son effet. Ce n’est pas tant une question de moyens que d’attitude.

De nouveaux espaces adaptés à de nouvelles pratiques

La configuration de ces lieux se décline de plus en plus en fonction des diverses pratiques des usagers. Les bâtiments se découpent en zones silencieuses, en espaces de travail informels, de détente ou d’échange, dont les cafés constituent le centre de socialisation. Intimistes ou ouverts, les différents espaces sont décorés, meublés, illuminés, insonorisés en fonction des pratiques auxquelles ils sont dédiés ou des collections qu’ils renferment. Ces lieux évoluent en permanence et abolissent au fur et à mesure les distinctions autrefois opérées entre espaces privé et public, entre intérieur et extérieur, entre travail et domicile7.

La configuration des espaces reflète également une autre approche de la bibliothèque, fonctionnelle, accessible et flexible. Meubles sur roulettes peuplent ainsi la DOK ou la bibliothèque d’Heerhugowaard aux Pays-Bas, et permettent d’agencer l’espace à la demande.

Une nouveau chez-soi, un home-away-from-home

Bénéficiant de larges amplitudes horaires, positionnées en des points névralgiques du tissu urbain, souvent dans des artères marchandes à forte fréquentation, ces nouvelles structures se déclinent comme des living rooms publics, aisément accessibles, comme des lieux de vie citoyens, derniers espaces communs gratuits avec les parcs, où chaque type de public doit pouvoir se sentir à l’aise et trouver sa place. La nouvelle bibliothèque centrale de Cambridge, hébergée dans un centre commercial flambant neuf au centre de la ville, a ainsi cherché à restituer l’ambiance chaleureuse et ensoleillée d’un dimanche matin, où on lit confortablement chez soi. La bibliothèque de Limoges, en France, a fait récemment une campagne de publicité intitulée « Comme à la maison », revendiquant directement le lien avec le confort et le cadre non contraignant du foyer. La bibliothèque devient une forme de second chez-soi public, où l’on reproduit des usages domestiques en se mêlant aux autres. Les usagers sont autorisés à boire un café en effectuant une recherche sur Internet ou à discuter de littérature ou du quotidien dans de confortables fauteuils, tout en répondant à un appel si leur téléphone portable sonne. Comme les obstacles traditionnels sont levés, il devient possible pour le public de s’approprier le lieu personnellement, comme le préconise David Adjaye, architecte des idea stores, qui les envisage comme des « containers de vie ». La bibliothèque fait figure de troisième lieu, ni domicile (premier lieu) ni sphère du travail (second lieu), mais espace de vie informel dédié à la collectivité.

La bibliothèque, un nouveau troisième lieu idoine

Cette bibliothèque se veut lieu de culture, d’étude, d’apprentissage, de détente, de loisir, mais aussi fondamentalement lieu de débat, de rencontre, lieu de vie. Il s’agit de proposer un terrain neutre, fédérateur, où les usagers peuvent se retrouver et qu’ils peuvent investir à leur guise, tout en développant un sentiment d’appartenance communautaire. Il s’agit d’injecter du lien entre les différents membres de la collectivité, de recréer du capital social, d’apprendre à se côtoyer, à vivre ensemble. En ce sens, la bibliothèque peut jouer un rôle politique fort, comme le faisaient auparavant l’église, les places de marché ou les bistrots, les cafés, troisièmes lieux par excellence pour Ray Oldenburg, fondateur du concept.

On est en droit de se demander si l’on a encore véritablement affaire à une bibliothèque plutôt qu’à un objet culturel et social protéiforme, si la vocation sociale renforcée des bibliothèques troisième lieu ne tend pas à évincer les missions fondamentales des bibliothèques, la lecture, la transmission des savoirs et de la culture, ou si au contraire elle ne présente pas un cadre particulièrement propice à leur mise en valeur, en les inscrivant dans un cadre attrayant et stimulant, s’adressant au plus grand nombre. On peut s’interroger sur la compatibilité des techniques marketing employées par cette nouvelle génération de bibliothèques avec ces missions et l’essence du troisième lieu. Il est bon de le faire en se remémorant toutefois que les finalités essentiellement non marchandes de la bibliothèque désamorcent ce paradoxe apparent. Enfin, si la bibliothèque troisième lieu scelle l’ère de la dissonance culturelle, de l’infotainment, des cheminements multiples vers la culture, cela ne doit pas pour autant remettre nécessairement en cause la qualité des collections. On peut tout à fait opter pour une approche non élitiste de la culture, sans renoncer dans le même temps à toute exigence en matière de contenus. La bibliothèque troisième lieu peut servir bien au contraire de tremplin privilégié vers la culture et la démocratisation de celle-ci.

Mathilde Servet, conservateur d’État des bibliothèques, est chef de projet numérisation à la BnF. Elle s’intéresse en parallèle aux bibliothèques troisième lieu et intervient ponctuellement en tant que consultante, notamment auprès de l’agence d’architecture Loci Anima pour la future médiathèque d’Angoulême et de l’agence d’ingénierie culturelle abcd pour le « troisième lieu » de Thionville.

  1. Flood, Alisson. 2008. « Library’s bookbudget fall again », The Guardian (29 octobre). []
  2. McDonald, Andrew. 2007. « The top ten qualities of good library space », in IFLA library building guidelines : developments & reflections. Munich : K.G. Saur, p. 13. []
  3. Entretien par courriel avec Cora König, au sujet du concept de la Belevnisbibliotheek, « bibliothèque de l’expérience ». []
  4. Tower Hamlets compte plusieurs idea stores, dont les façades vitrées aux rayures vertes et bleues rappellent les couleurs des étals des marchés locaux et opèrent comme un logo, à la façon de ceux adoptés par les chaînes commerciales. []
  5. Tower Hamlets Borough Council. 2006. « A library and lifelong learning strategy for Tower Hamlets ». Londres. Ce document figure en ligne, sur le site des idea stores, et retrace leur genèse, leurs caractéristiques, leurs objectifs et les stratégies développées pour les atteindre. []
  6. Schmidt, Janine. 2007. « Unlocking the library : library design from a marketing perspective », in IFLA library building guidelines : developments & reflections. Munich : K.G. Saur, p. 65-66. []
  7. Webb, T.D. 2000. Building libraries for the 21st century : the shape of information. Jefferson : McFarland, p. 11. []