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20 janvier 2011

Les technologies permettent-elles l’intelligence collective?

Un ouvrage récent1 fait le point sur le rapport entre les technologies de l’information et l’intelligence collective. Il y fait état de différents projets et réflexions autour d’intelligences collectives, le concept étant volontairement au pluriel pour démontrer cette variété d’approches. De nouvelles potentialités et systèmes innovants sont en effet actuellement à l’œuvre, notamment via les technologies du numérique qui vont bouleverser les méthodes de travail et de formation, ce que montrent particulièrement Brigitte Juanals et Jean Max Noyer :

Ces systèmes (…) supposent l’apprentissage et l’adoption de normes, de programmes, de routines, de dispositifs d’écriture et d’interfaces à la plasticité très grande. Ils supposent que soient développés et appropriés des modes de représentation et de navigation dans des espaces-temps coopératifs complexes et distribués. D’où le renouvellement des dispositifs de formation continue et la remise en cause des systèmes de formation figés dans le temps comme dans les contenus. C’est à ces conditions que des dispositifs coopératifs, impliquant des agents hybrides, hétérogènes, asynchrones et porteurs de temporalités et de subjectivités très différenciées, peuvent se développer.»2

Les technologies du numérique constituent des conditions qui contribuent au succès de dispositifs complexes de gestion de l’information et des connaissances. Cependant, s’il faut espérer la mise en place et le développement d’intelligences collectives, cela ne peut se produire qu’à deux conditions principales :

Il importe donc que les technologies de l’information soient conçues de manière à être utilisées pour la progression individuelle et collective, et non pas pour être des instruments de contrôle et de captation publicitaire. La technique est donc bien plus qu’un simple outil, elle est un élément constituant de l’intelligence et de la culture, ce que rappelle fort justement Bernard Stiegler :

La culture n’est rien d’autre que la capacité d’hériter collectivement de l’expérience de nos ancêtres et cela a été compris depuis longtemps. Ce qui a été moins compris, c’est que la technique (…) est la condition d’une telle transmission.3.

Par conséquent, la réussite des intelligences collectives repose sur le développement d’une culture technique qui ne peut s’acquérir que par une formation. Cette dernière n’est pas nécessairement de nature scolaire, mais peut aussi s’acquérir par le biais de « réseaux apprenants ».

Développer une culture technique face à des usages prescrits

La culture technique4 suppose un esprit critique et une liberté d’usage vis-à-vis des outils. Or, la tendance la plus prégnante dans les organisations est plutôt de procéder par mimétisme ou volonté. Cette stratégie, qui nie souvent les besoins des salariés ou des usagers, s’accompagne fréquemment de l’interdiction d’implanter de nouveaux outils et, avec eux, d’autres usages au sein de l’environnement de travail. La culture de la collaboration et de l’échange n’est pas réellement développée, malgré les travaux d’Olivier Zara5. La méfiance prédomine d’autant que les responsables de la sécurité informatique ainsi que les managers craignent une dispersion et une perte de productivité, voire une diminution de leurs prérogatives, du fait des nouveaux outils comme les messageries instantanées, les réseaux sociaux, les wikis et les blogues.

Les dirigeants préfèrent souvent imposer une solution logicielle, le nouveau programme étant conçu comme remède à un problème détecté. Il se produit alors une « excroissance du code », comme le note Christian Fauré6, la technique étant perçue comme un palliatif, un remède qui soigne mais ne guérit pas vraiment et qui, au final, devient tout autant un poison. De plus, il se produit souvent une dépossession continue qui s’effectue avec le transfert du savoir-faire dans la machine ou le logiciel :

Ce qui se perd (…) c’est le savoir-faire et la connaissance critique. Et cela est d’autant plus vrai du point de vue de l’architecte qui doit penser l’articulation entre des composants du système d’information. On ne peut pas être architecte (que ce soit de l’architecture réseau, applicative ou même de l’architecture des données) en étant incapable de porter un regard critique. Cela passe nécessairement par la capacité à discuter et à émettre des avis critiques, ce que ne sont pas capables de faire les experts techniques maîtrisant les solutions d’un seul éditeur de logiciel.7

L’idéal est donc de former des individus capables de penser l’ensemble, dans une démarche proche de celle d’un architecte, et possédant une capacité critique, c’est-à-dire ayant aussi la possibilité d’envisager des alternatives, voire des améliorations. La technique ne doit donc pas servir de palliatif ou de simple remède, mais davantage être conçue comme médium de dispositifs de transmission.

Penser et concevoir les dispositifs de transmission

Les dispositifs d’organisation des connaissances constituent déjà des technologies de l’intelligence qui sont d’essence collective, ce qu’explique Pierre Lévy :

Il faut remarquer que les capacités cognitives individuelles reposent presque toutes sur l’utilisation d’outils symboliques (langues, écritures, institutions sociales diverses) ou matériels (instruments de mesure, d’observation, de calcul, véhicules et réseaux de transport, etc.) que l’individu n’a pas inventé lui-même mais qui lui ont été transmis ou enseignés par la culture ambiante. La plupart des connaissances mises en œuvre par ceux qui prétendent que l’intelligence est purement individuelle leur viennent des autres, via des institutions sociales comme la famille, l’école ou les médias, et ces connaissances n’auraient pu s’accumuler et se perfectionner sans de longues chaînes de transmission intergénérationnelles. »8

Pierre Lévy nous est également fort utile pour répondre aux deux critiques habituelles – le collectif peut être bête et également annihiler le libre arbitre individuel – qui sont adressées au concept d’intelligence collective :

Ainsi, l’ironie facile sur la bêtise collective (qui est évidemment toujours la bêtise des « autres ») échoue à reconnaître tout ce que nos lumières personnelles doivent à la tradition et ce que nos institutions les plus puissantes doivent à notre capacité à penser et décider ensemble. Est-il besoin d’ajouter que l’adoption de l’intelligence collective comme valeur essentielle n’implique aucune abdication de la pensée critique ou de l’originalité individuelle? » 9

Pour parvenir à ce que ces dispositifs produisent des formes d’intelligence collective, il faut que les individus puissent en retirer des bénéfices personnels, de manière à ce que leur investissement soit ensuite profitable au collectif. Dès lors, des relations plus complexes peuvent se développer. Les technologies du numérique (veilles collectives, documents partagés, etc.) peuvent ainsi faciliter des entreprises plus ambitieuses.

Pierre Lévy travaille d’ailleurs actuellement au développement d’une lingua franca, c’est-à-dire d’une langue universelle, au travers du modèle IEML, qui « permettrait non seulement d’élucider les mécanismes de la cognition symbolique mais encore de perfectionner notre gestion collective des connaissances et donc en fin de compte de soutenir le développement humain »10. Il s’agit aussi d’envisager une langue qui permettrait de mieux interagir au sein d’environnements numériques. Néanmoins, l’idéal serait que les usagers puissent être autant concepteurs que contributeurs de ces dispositifs.

Conclusion. Des besoins scientifiques : la mesure des intelligences collectives.

Pierre Lévy déplore notre incapacité à comprendre et à analyser la formation de l’intelligence collective. Il y a un déficit de mesure scientifique en la matière :

Il n’échappe à personne, en effet, que l’on ne dispose aujourd’hui d’aucune unité de mesure sérieuse ni de méthodes scientifiques rigoureuses pour évaluer la puissance d’une intelligence collective. Les quelques efforts qui ont été tentés dans cette direction se contentent généralement de choisir une batterie d’indicateurs et de mesurer des quantités (un « quotient d’intelligence collective »), alors qu’il faudrait pouvoir décrire des dynamiques de systèmes, des patterns d’évolution, des modèles de transformation de quantités et de valeurs dans l’univers des significations. Et au cas où l’on s’imaginerait disposer d’une telle méthode scientifique, la distinction classique entre l’objet étudié et le sujet de l’étude serait bien difficile à maintenir. Il ne peut jamais être garanti – par exemple – que le prétendu « objet » étudié (un groupe humain) n’a pas développé une dimension cognitive qui échappe radicalement à ceux qui se prétendent les spécialistes de sa mesure ou de son évaluation. La science de l’intelligence collective à laquelle j’aspire ne pourra être que radicalement ouverte, dialogique et symétrique (ou réciproque : l’objet et le sujet échangeant régulièrement leurs rôles). »11

La mise en place d’une science de l’intelligence collective s’avère tout aussi complexe que son objet d’étude. Il est difficile de considérer qu’il sera possible d’établir des lois strictes, mais il est évident que des premiers enseignements peuvent déjà être tirés et qu’il convient donc d’envisager de rationaliser le concept d’intelligence collective, de manière à ce que des dispositifs vraiment efficients soient développés et au sein desquels l’individu puisse progresser, participer et contribuer.

Olivier Le Deuff est docteur en sciences de l’information et de la communication et webmaster des sites Le guide des égarés et Cactus Acide.

  1. Juanals, Brigitte et Jean Max Noyer (sous la dir. de). 2010. Technologies de l’information et intelligences collectives. Hermes Science Publications []
  2. Juanals, Brigitte et Jean Max Noyer (sous la dir. de). 2010. Technologies de l’information et intelligences collectives. Hermes Science Publications, p.38 []
  3. Stiegler, Bernard. 1998. « Leroi-Gourhan : l’inorganique organisé », Les Cahiers de médiologie, n° 6, p. 193 []
  4. Simondon, Gilbert. 1989. Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier []
  5. Zara, Olivier. 2008. Le management de l’intelligence collective : vers une nouvelle gouvernance (2e éd.). M21 Éditions []
  6. Fauré, Christian. 2008. « Le style d’architecture SOA », Christian Fauré (billet du 8 octobre) [http://www.christian-faure.net/2008/10/08/le-style-darchitecture-soa/] []
  7. Fauré, Christian. 2009. « La prolétarisation dans les sociétés informatiques » Christian Fauré (billet du 14 mars) [http://www.christian-faure.net/2009/03/14/la-proletarisation-dans-les-societes-informatiques/#more-1025] []
  8. Lévy, Pierre. 2010. « Vers une science de l’intelligence collective » [http://www.ieml.org/IMG/pdf/00-2-vers-sci-IC.pdf] []
  9. Lévy, Pierre. 2010. « Vers une science de l’intelligence collective » [http://www.ieml.org/IMG/pdf/00-2-vers-sci-IC.pdf] []
  10. Lévy, Pierre. 2010. « Vers une science de l’intelligence collective » [http://www.ieml.org/IMG/pdf/00-2-vers-sci-IC.pdf] []
  11. Lévy, Pierre. 2010. « Vers une science de l’intelligence collective » [http://www.ieml.org/IMG/pdf/00-2-vers-sci-IC.pdf] []